LA
FERME DE BOURLATIER ( Cne de
Saint-Andéol
de Fourchades)
LA
FERME DE CLAPAS ( Cne de
Saint-Martial)
|
Le rassemblement se fit à l'emplacement
précis de l'ancien château de Bourlatier, dont
les vestiges sont enfouis sous la chaussée de
la R.N. 535, à 1 400 mètres d'altitude, non
loin de la ligne de partage des eaux Atlantique-Méditerranée. «Bourlatier»,
c'est étymologiquement le coin des bourles, terme
qui signifie : souche d'arbre, très dure, qui demeure
après la coupe dans la forêt. Il devait
y avoir, à la place des vastes étendues dénudées, à l'allure
de steppe, que nous contemplons aujourd'hui, d'énormes
souches de fayards coupés, noueuses, aux formes plus
ou moins arrondies, comme en voit encore dans les bois de
nos régions qu'on trouve en terrain sec, en altitude
et exposées au mauvais temps. Il paraît raisonnable
de voir dans l'association des termes bourle et latier (coin
ou côté, latus), l'origine de cette appellation.
En 1632, Claude de Lestrange entreprend les fondations
d'un château adjacent au domaine, à l'emplacement
précité. Ce personnage est bien connu dans
l'histoire de la ville de Privas : son mariage avec Paule
de Chambaud fut à l'origine du trop fameux siège
de Privas par les troupes du roi Louis XIII et du cardinal
de Richelieu. Il n'y avait alors en ce lieu précis
de Bourlatier qu'une petite ferme à l'aspect de maison
forte, au milieu des bois. Claude de Hautefort les fait défricher
et agrandit la ferme. |
Vers
1640 ou 1650, le puissant seigneur Charles de Saint-Nectaire
(ou de Sennecterre, selon l'orthographe la plus courante),
qui a contracté alliance
avec Marie de Hautefort de Lestrange, baron de Privas
et de Boulogne, seigneur de Saint-Martial et de Fourchades,
fait terminer la construction du château et apporte
de nouveaux aménagements à la ferme.
En 1641, il autorise les habitants de la paroisse des Sagnes
en Vivarais à prendre du bois dans ses forêts
de Bourlatier et d'Ourseyres («la montagne des ours»,
car il y en avait encore au XVe siècle).
Vers 1660
ou 1670, le sieur de Châteauneuf, gendre
du précédent, fait couper, brûler
et défricher le bois de Bourlatier, puis fait bâtir
une petite maison avec de grandes écuries et un
grenier à foin. À cette même époque,
il ordonne la construction de «quatre granges en forme» (sic) dans
les environs du château ; ce sont : Luberte, au
nord ; Le Clappas, appelé aussi la Maison Neuve ou La
Grange Neuve de Bourlatier, Cagnard, sur les pentes du Gerbier
de Jonc, dans le mandement de Ligeret, près de Ste-Eulalie,
enfin, une grange sur la montagne
d'Ourseyres.
|

Bourlatier
La couverture de lauzes a une surface de
900 m2
et pèse 150 tonnes
|
Bourlatier,
Le Clappas, Luberte et Cagnard constituent les quatre «domaines
nobles» du seigneur
de Bourlatier, mentionnés dans les actes officiels
des notaires de St-Martial et de la région.
Mais voici qu'en 1672 un mauvais coup
est porté au
château : un agent d'Henri de Sennecterre, Jean
La Combette, fait envahir le demeure par une bande de quatre-vingts
fusiliers. Ceux-ci enlèvent les bestiaux de la
ferme, pillent le mobilier du château et blessent
le fermier-général, un certain Marcellin Malègue.
Le Vivarais connaît, en cette fin du XVIIe siècle,
une épidémie de troubles, et nous pensons tout
naturellement à la célèbre révolte
d'Antoine Roure. Les bandes de pillards et d'insoumis, des
paysans qui se dérobent aux agents du fisc, sèment
le trouble un peu partout. Ceux de la région qui tombent
dans les pièges des soldats du roi, viennent
effectuer un séjour dans la prison du château
avant de terminer leur malheureuse vie par le supplice horrible
de la roue, sur l'éminence toute proche.
Par
le jeu des alliances, la seigneurie de Saint-Martial,
et avec elle Bourlatier, échoit à Louis
de Crussol, de 1701 à 1724. Le notaire
royal de Boulogne, fermier-général
de Bourlatier, constate en 1721 que des réparations
urgentes doivent être effectuées au
couvert du château et à celui du
grenier à foin de la métairie : «...
le portail de la basse-cour du château est
en ruines aussi bien que ledit château, excepté la
cuisine où habite le fermier, que la grange
d'Ourseyre menace aussi ruine ; qu'à Luberte
cinq tenans sont enfoncés dans les ays (...)
le toit doit être revu, des poutres sont à remplacer
...».
De 1724 à 1763,
Charles César
de Fay, né au château de Gerlande,
près de Vanosc, obtient la seigneurie de Bourlatier
par arrêt du Parlement de Paris. |

La
ferme de Bourlatier vue du sud-est
On
remarque, au centre, la pente ( montadou )
par où les bêtes attelées pouvaient transporter le
fourrage jusque dans la grange à foin
( feneire ),
celle-ci occupant tout l'étage ( 500 m2 ).
La petite aile, perpendiculaire au bâtiment
principal, au fond, ne date que du XIXe siècle
et servait de bergerie.
|
|
Mais
il semble bien que si les quatre domaines nobles, ainsi que
la grange d'Ourseyres, sont entretenus - et donc conservés
-, il n'en est pas de même du château qui est
plutôt
délaissé. En effet, le 27 mars 1747, Me
Abrial d'Issas, au nom du marquis de Gerlande, autorise Jean
Mathieu Besson, propriétaire
de La Garde, commune et paroisse de Sainte-Eulalie, à prendre
les marches de l'escalier d'honneur du château
ainsi que les colonnes surmontées de chapiteaux
ornés et d'autres belles pierres que nous verrons
ce soir à La Garde.
À la
mort du marquis de Gerlande, la seigneurie de St-Martial
et Bourlatier reviennent aux de Crussol, de 1763 à 1772,'ensuite à Emmanuel
Armand du Plessis de Richelieu, de 1772 à 1779 ;
enfin, de 1779 à 1789, les Julien de Ronchal, appelés
aussi Julien de Baumes, sont les derniers seigneurs
de Bourlatier. Un Julien de Baumes est encore propriétaire
du domaine de Bourlatier en 1802.
Cependant,
le château de Bourlatier était
en ruines bien avant 1739, et depuis cette date il a
subi le sort injuste des constructions nobles et des
abbayes de notre région. Les belles sculptures
qui ornent l'entrée du cimetière de Sainte-Eulalie
en viennent ; beaucoup d'autres de ces pierres ont
servi à la
construction des fermes des environs ou à leur
aménagement. On peut voir à La Mascharade,
quartier sud de la paroisse de Sainte-Eulalie (commune
des Sagnes depuis 1793), une maison entièrement
construite avec des pierres du château.
Les fouilles
entreprises en 1910 ont mis au jour
les ossements d'une dizaine de chiens. D'après
MM. Paul Besson et Paul Camus, ce seraient sans doute
des chiens de chasse ayant péri dans l'incendie
du château.
|
Pourquoi
un château à Bourlatier,
sur les confins des seigneuries de Fourchades et
de Goudoulet ? Le château féodal de Fourchades,
près du village actuel de Saint-Andéol, était
en ruines depuis longtemps. Sa disparition remonte aux
temps malheureux de la guerre de Cent Ans, aux environs
de 1380 ; elle est probablement le fait de la révolte
des Tuchins ou de bandes de pillards qualifiés généralement
de «routiers». Et nous pensons tout naturellement
aux routiers Anglais. C'était en effet l'époque
où l'on voyait des Anglais partout. Au XVIIe siècle,
le problème de sa reconstruction s'est posé,
mais, pour des raisons mal connues, cette tentative n'a
jamais abouti.
D'autre part, le site de Bourlatier, sur
lequel s'étendait
la forêt séculaire, impénétrable, était
vraiment inhospitalier ; on ne s'y aventurait qu'avec
précaution. Dans ce coin reculé du «pais
de Boutières» (sic), où les
bandes de voleurs cherchaient refuge et vivaient dans une
sécurité à peu près certaine,
Claude de Hautefort de Lestrange, seigneur fier et courageux,
aimant aussi l'aventure, voulut à son tour se poser
en maître incontesté de la région et impressionner
les bandes en prenant la décision de construire un château.
Chose étonnante,
il mit son projet à exécution à un moment
où, précisément,
Richelieu, par un décret de 1633, ordonnait le démantèlement
des châteaux du Vivarais.
|

L'habitation
se situait en partie basse, à l'extrémité
du bâtiment, en prolongement de l'étable.
La petite construction adossée au mur principal jouait
le rôle de cave.
|
| Voici
donc le domaine de Bourlatier, que nous allons maintenant
visiter : construit entre 1660 et 1670*, bâtiment
tout en longueur coiffé d'un toit de lourdes
lauzes grises, qui semble posé extérieurement
sur d'épais murs aux assises solides. Une rampe
accède au vaste grenier à foin dans lequel
nous pouvons examiner la structure de la robuste charpente,
aux dimensions de cathédrale, qui supporte les lauzes.
Un plancher d'une solidité douteuse le sépare
des étables, sises au niveau inférieur. Cependant,
une partie du toit, encore intacte il y a quelques années,
porte maintenant de laides plaques de fibro-ciment
qui le déparent. L'ensemble n'a pas le «chic»,
le fini, que nous verrons tout à l'heure à Clappas,
par exemple, mais le site ne manque pas d'impressionner
le visiteur : la ferme est dominée par des «sucs» déchiquetés,
la majestueuse montagne en table du Lechous et la montagne
nue d'Ourseyres. Un tableau qui ne manque pas de grandeur.
(C.R. du 7 août 1972)
* Depuis
1972, une datation par dendrochronologie (analyse des cernes du bois de
charpente) a conduit à dater la construction des années
1642-1643. (cf.
CARLAT M. « La dendrochronologie au service de la connaissance
d'un patrimoine bâti en péril : les granges du plateau
ardéchois », Rev. Vivarais, XCX-1, janv.-mars
1996, p. 27-52.) |
 |
 |
Bourlatier :
l'étable
De
robustes piliers de pierre supportent le plancher
de la feneire où
le poids de fourrage pouvait atteindre 300 kg/m2 |
Les
choses ont bien changé depuis 1972. Une
rénovation totale du bâtiment a eu
lieu. En particulier, la vaste toiture de lauzes
et la charpente qui la supporte ont été entièrement
reprises. Ces importants travaux de restauration
ont été
couronnés en 1988 par un premier prix au
titre des "chefs d'oeuvre en péril".
Bourlatier est ouvert au public l'été et
abrite diverses manifestations (conférences,
expositions...) |
|
 |
|
 |
Bourlatier :
La grange à foin ou feneire
La charpente, en forme de vaisseau renversé,
est typique des granges de la région. Les grandes poutres
transversales, formant deux à deux un V renversé, sont
les "arbalétriers" ou "tenants" (tenalhs).
Ils reportent le poids des lauzes (150 tonnes) sur les
poteaux verticaux (ou piédroits), qui supportent chacun
4 tonnes. Cette disposition évite que le poids de la
toiture ne porte sur les murs.
|
| LA
FERME DE CLAPAS |
Une
courte étape
supplémentaire, et nous arrivons au pied du Gerbier. Puisque
nous sommes au royaume de la lauze, c'est bien ici
le lieu et le moment d'en dire un mot.
La lauze est une roche volcanique,
une lave dure à cassure
esquilleuse ; on l'appelle «phonolithe» parce
que lorsqu'on la frappe, elle émet un son semblable à celui
d'une cloche (phone, son, et lithos, pierre
: «la pierre qui sonne»). Elle provient des
anciennes carrières exploitées à ciel
ouvert, découpées dans le bloc phonolithique,
au Gerbier, à La Lauzière — montagne
au nom évocateur — et au suc de Montfol (en
patois, Mountfouoï, montagne fouillée,
défoncée sous le pic du carrier, et
où l'on a précisément travaillé la
lauze), pour ne citer que les principaux chantiers d'extraction.
Messire Guichard, curé de
St-Martial, écrivait,
parlant du Gerbier en 1762 : «... il s'y
trouve une belle carrière de pierres, qui sous le
nom de lauze, servent à couvrir les maisons en guise
d'ardoises...»
À quelques centaines de mètres
de Bourlatier, sur la route même du Gerbier, nous faisons arrêt
devant Le
Clappas. Ce nom, venu du patois, signifie : «grand tas de pierres
en désordre». Au premier coup d'œil, un tel nom fait
injure à l'édifice car l'ensemble de cette construction
est une perfection dans le genre. Les murs en basalte, bien dressés
d'équerre, sont du plus bel appareil et le toit témoigne
d'un travail savant et soigné. Il convient de signaler ici une disposition
originale : à l'étage inférieur, une étable
voûtée, comme à Luberte, et au-dessus la haute grange
au profil de cathédrale. Aux époques de rendement maximum,
le fermier arrivait à entasser sur la voûte quelque cent tonnes
de foin. Chaque «tenant» (arbalétrier) de la monumentale
charpente est un sapin choisi bien droit, disposé tous les quatre-vingts
centimètres environ et soutenu par un étai de bois de telle
sorte que l'ensemble du toit ne puisse totalement peser sur les murs. Le
pilier vertical, qui supporte le tenant porte le nom de «piédroit».
Les granges à toits de lauzes du plateau ardéchois, ainsi
que celles du Velay sont toutes construites selon le même principe,
mais ici nous avons le modèle du genre. On remarque le mode de maintien
des lauzes : de longues chevilles de bois traversant les ais posés
en travers des tenants.
Malgré des retouches inévitables
au toit, cette construction a fait ses preuves : 1660 ...
1972. On ne se lasse pas d'admirer l'harmonie créée
par l'association du basalte et de la phonolithe, les deux
tons de gris bleuté donnant au site une austérité dénuée
de tristesse.
La ferme du Clappas a eu son
heure de gloire sous la Grande Révolution : elle
abrita dans ses murs le Grand Chanéac : Jean-François
Chanéac,
homme courageux, authentique chouan que la répression
organisée sous la Terreur ne put abattre : il était
le chef des royalistes, des chouans de la montagne (disons — pour être
plus exact - que tous les insoumis, les révoltés
de tous horizons, et jusqu'aux prêtres réfractaires,
s'enrôlaient sous sa bannière). Quoiqu'il
en soit, il se comporta en adversaire résolu et
farouche de la république naissante et de ses partisans,
qu'il tint plusieurs fois en échec. La Revue
du Vivarais publia à ce sujet, en 1937, des
anecdotes qui ne manquent pas de saveur.
(C.R. du 7 août 1972) |
| En
2006, la ferme du Clappas (ou Clapas) existe toujours et
reste en fonction. Elle a malheureusement perdu extérieurement
beaucoup de son caractère, n'ayant plus sa toiture
de lauzes et une partie de ses murs étant crépis. |
|