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HALTE à CHASSIERS et à PRUNET
(Journée du Patrimoine de Pays - 13 juin 2009)

Il convenait que le lieu du rendez-vous, choisi par Guy Delubac, organisateur de la journée, représenté en son absence par Michel Rouvière, soit au cœur du village de Chassiers, sur la place que domine le chevet de l’église, falaise impressionnante de grès au pied de laquelle s’ouvre un arc d’anciennes demeures.

Chassiers

Chassiers

Jean-Marie Knockaert, maire de Chassiers, non seulement est là pour nous accueillir, mais il a accepté d’être notre guide vers les monuments majeurs qui qualifient sa commune. Il peut évoquer les dossiers en cours qui concernent la valorisation du chef-lieu et les exigences auxquelles la commune doit se soumettre pour que Chassiers entre dans la liste des villages de caractère. La visite partielle de l’agglomération nous convainc de ses richesses patrimoniales qui justifient hautement ce label convoité.

Un aménagement est prévu pour la placette où nous sommes : la croix monumentale du XIXe siècle sera mise à distance des voitures. Les demeures qui ceinturent le lieu disent l’aisance de la fin de l’époque médiévale et du XVIe siècle. Les porches et les fenêtres à meneaux font confidence sur ce que protègent les façades : cours intérieures, escaliers à larges paliers, salles voûtées, vastes cheminées.

Au sud, la chapelle Saint-Benoît est proche. Cette œuvre romane, classée, suscite les interrogations et n’obtient pas toutes les réponses. La charta vetus semblerait annoncer ici l’existence d’un monastère vers les années 550. Au XIIe siècle, l’édifice fut élevé avec deux nefs solidaires prolongées par deux absides qui se distinguent par un chevet à pans et un chevet semi-circulaire. Notre guide rappelle toutes les questions qui se posent : quelle est la nef édifiée dans un premier temps ? Quel fut l’usage de ces nefs dissemblables qui se jouxtent ? Quelle abbaye bénédictine a été l’ordonnatrice de cet ensemble original ? On répète que ce fut l’abbaye vellave du Monastier-Saint-Chaffre mais aucun texte ne l’affirme explicitement.

Chassiers - Chapelle Saint-Benoît

Chassiers - Chapelle Saint-Benoît

Chassiers - Chapelle Saint-Benoît : modillons
Chassiers - Chapelle Saint-Benoît : modillons

Reste une œuvre étonnante par ses volumes dissymétriques, par la qualité du grès utilisé, par la finesse des joints, par la souplesse des lignes, par la variété des figures décorant les modillons. Le pignon ouest, qui concerne les deux nefs, a perdu une partie de ses modillons ; un projet de réhabilitation de la corniche est en cours. Le porche est au sud, il s’ouvre sous un cintre à double rouleau porté par des colonnettes, l’une ronde, l’autre polygonale. À l’intérieur, les nefs sont couvertes par des voûtes en berceau brisé, les chapiteaux s’ornent de simples feuilles d’eau. Les nefs communiquent au niveau des travées occidentales et des sanctuaires. La chapelle nord, qui avait été utilisée par la confrérie du Corps-Dieu, devint en 1584 le lieu de réunion des Pénitents bleus qui marquèrent la vie religieuse de Chassiers jusqu’à l’orée du XXe siècle. Notre guide rappelle les souhaits des services de conservation et ceux de la commune : ouvrir le plus possible la chapelle, offrir au lieu un éclairage adapté, conserver les témoins de l’histoire du monument. Du chevet de la chapelle, une large vue s’étend sur les vallonnements de vignes et de bois.

Chassiers - Château de la Motte

Chassiers - Château de la Motte (Cliché Simone Delubac)

Le cheminement, toujours bénéficiant de commentaires sur l’habitat ancien et sur le développement actuel du village, nous oriente toujours au sud, permettant de découvrir encore de belles façades et de majestueuses ouvertures plein cintre. Nous atteignons la maison forte des Chalendard de la Motte. Celle-ci est essentiellement une reconstruction des années 1570 et témoigne de l’insécurité due aux guerres religieuses qui avaient provoqué d’ailleurs l’incendie du lieu. Un large fossé, que franchissait auparavant un pont-levis, protégeait la demeure à l’est. Celle-ci a gardé ses tours encadrant un corps de logis, elle a conservé de part en part l’œil soupçonneux de ses canonnières, mais elle a su prendre par l’adjonction d’escaliers et de terrasses et par l’aménagement d’un environnement arbustif une élégance sereine.

Les ruelles nous entraînent à nouveau devant des façades dont les éléments architecturaux ou les dates nous renvoient aux époques fastes des décennies 1460-1560 et 1750-1860. À l’approche de l’église, se signalent une fontaine, dont la voûte se déploie en coquille, et le jardin du Curé. Fontaine et jardin doivent recevoir des soins pour qu’ils soient mis en valeur.

Chassiers - Église Saint-Hilaire

L’aspect de l’église, classée, la désigne comme un lieu fortifié, édifié en des temps peu sûrs. Tourelles, échauguettes, bretèche, fenêtres hautes et étroites, tour-clocher défensive, tout rappelle les épreuves subies lors de la guerre de Cent Ans. C’est en effet en 1396 que fut signé le contrat de construction de l’église entre les marguilliers, représentants de la paroisse, et les entrepreneurs.

L’œuvre est gothique et les ogives se déplient sur trois travées formant nef, sur le chœur et sur les deux chapelles dessinant une sorte de transept bas. La lumière pénètre essentiellement par la baie axiale orientée et par l’immense oculus occidental. Une seule porte, celle que nous avons empruntée, était l’accès unique à tous les membres de l’édifice : la nef, le clocher, la crypte qui permettait au sanctuaire d’être en élévation. Car la construction de l’église, prise en charge par les habitants de l’époque, a dû être favorisée par la présence de deux lignées seigneuriales déjà installées à Chassiers, les Chalendard qui firent de la crypte une chapelle funéraire familiale et les Lavernade qui ont laissé leur blason sur la clé de voûte de la chapelle nord.

Les sculptures originelles sont discrètes sur les chapiteaux et sur les clés de voûtes : décor géométrique, fleurs, Majesté divine, symboles des évangélistes, Jean-Baptiste, anges musiciens… Un Christ en bois polychrome, classé, aurait appartenu à une croix élevée sur la place du village. Le mobilier récent a été réalisé par des artisans locaux : ambon, Christ en bronze, lampe de sanctuaire, support de lumignons.

Après l’évocation de la tour à bossage et de la maison forte des Lavernade où est logée la mairie, il a été possible de musarder en voiture de hameau en hameau jusqu’à la chapelle de Notre-Dame de Bon-Rencontre, au quartier de Joux, situé à 3 km du chef-lieu. Cette chapelle modeste mais aux lignes attrayantes a été rénovée extérieurement à l’initiative de la municipalité. Un projet de réfection intérieure est en cours, auquel participe notre association.

Chassiers - Chapelle Notre-Dame de Bon Rencontre

Chassiers - Chapelle Notre-Dame de Bon Rencontre (Cliché Michel Rouvière)

Chassiers - Château de la Vernade

Chassiers - Château de la Vernade (Cliché Simone Delubac)

À Prunet, auprès de l’église, Michel Ledauphin, maire de la commune, nous attendait pour nous accueillir. Le lieu impressionne : l’enclos du cimetière est encore lié à l’église ; celle-ci présente déjà extérieurement ses qualités architecturales et le terre-plein qui permet un accès aisé ouvre sur la vallée de la Ligne en offrant un panorama superbe. La nef nous rassemble. Bernard Nougier, curé de Prunet, présente l’édifice et son histoire.

Église de Prunet

Église de Prunet

Prunet est situé à la naissance de la Ligne, qui semble mentionnée par la charta vetus vers 950 : la haute vallée a dû, très tôt, recevoir des implantations agricoles dont témoigne la donation de Berthe, faite en 1016, après le décès de son mari et de son fils unique. Celle-ci remet neuf manses situées au lieu de Prunet à l’abbaye de Saint-Théofrède, dite Saint-Chaffre-du-Monastier. Les bénédictins ont dû, dès le XIe siècle, édifier une église qui, reconstruite et agrandie au XIIe siècle, fut dédiée à saint Grégoire le Grand. Un prieuré, établi tôt, constitua une seigneurie et un mandement particulier entre Jaujac et Joannas. Il parut disposer de ressources conséquentes puisqu’il fut sollicité, à l’égal du prieuré conventuel d’Ucel, pour fournir un volume de vin correspondant aux besoins de l’abbaye durant un mois. Saint-Grégoire de Prunet est nommé comme dépendance chaffrienne en 1179 et en 1267. À la fin du XIVe siècle ou au début du XVe siècle, le prieuré conventuel urbain de Saint-Pierre-le-Monastier, établi au Puy, annexa, avec l’accord de l’abbaye fondatrice, le prieuré de Prunet et bénéficia de ses revenus jusqu’à la Révolution. Des visites de l’église furent accomplies officiellement au XVIIe et au XVIIIe siècles, mais ont été conservés seulement les procès-verbaux de 1676 et de 1714. En 1790, l’église devient uniquement paroissiale et sera désormais placée sous l’entière responsabilité des habitants de Prunet.

Une pierre en réemploi est susceptible de porter témoignage d’un édifice au XIe siècle : au chevet de l’église se remarque un linteau monolithe échancré qui devait sommer une baie-meurtrière, très ébrasée seulement à l’intérieur. En tout cas, lorsque le pape Alexandre III, en 1179, inclut le prieuré de Prunet dans la liste des dépendances de Saint-Chaffre-du-Monastier, l’église de Prunet est celle que nous pouvons voir dans sa simplicité primitive : une nef de deux travées, voûtée en berceau brisé, prolongée vers l’est par une abside semi-circulaire. Doubleaux, pilastres et cordons sont de facture simple ; en grès, ils éclairent le gneiss des murs et des voûtes et ils rythment bien l’édifice, le structurent avec justesse. Des arcs de décharge se creusent à chaque travée. L’entrée du chœur s’anoblit par un évidement mural qui permet à des arcatures jumelles de se placer de part et d’autre du seuil du sanctuaire. L’abside semi-circulaire se coiffe d’une voûte en cul-de-four qui, mise à nue lors de l’ultime restauration, montre l’assemblage ingénieux de son appareillage.

Intérieur de l'église de Prunet

Le prieur de Saint-Pierre-le-Monastier, Bernard de Dienne, dans la deuxième moitié du XVe siècle, prend initiative d’agrandir l’église Saint-Grégoire : les flans de la travée qui précède le chœur sont ouverts et deux chapelles sont construites selon les procédés architecturaux de l’époque. La volonté du prieur est d’établir une sorte de transept. Les ogives sont soutenues par des culots imagés et les clés de voûtes affichent les armoiries du commanditaire. Le maître d’ouvrage élargit notablement aussi la fenêtre du chœur et il fait aposter à l’extérieur, de part et d’autre de la baie, les bustes de saint Grégoire et de saint Pierre, portant leurs signes distinctifs et aussi les armes de ses propres parents. Il semblerait aussi que le clocher et le porche aient pris à cette époque leurs places et leurs décorations définitives.
La chapelle qui jouxte le chœur, au nord, a dû être bâtie dans la première moitié du XVIe siècle : l’arc gothique qui sert de passage vers le sanctuaire est admirablement dessiné comme ceux des chapelles établies au XVe siècle.

La visite de l’église en 1676 permet de signaler l’existence désormais d’un collatéral sud assurant le passage successif dans trois chapelles ; mais la chapelle orientale n’a pas encore la profondeur qu’on lui connaît. Sont mentionnés le toit en lauzes, les fonts baptismaux, une tribune et, touchant l’église, le cimetière et la maison claustrale.

Au XIXe siècle, l’église poursuit sa croissance : en face du porche sud, vers 1850, une dernière chapelle est bâtie, permettant d’entrer dans l’église sans traverser le cimetière et afin de donner de l’ampleur au collatéral nord.

Les mesures de sauvegarde, nécessaires mais pas toujours réalisées avec à propos, sont engagées au XIXe siècle : pose sur les nefs d’une toiture en tuiles plates mécaniques vers 1950, suppression dix ans plus tard d’une sacristie greffée au nord du chevet vers 1880, installation à la demande du Service d’Architecture des Bâtiments de France d’une toiture en tuiles canal qui enveloppe désormais toute l’église en incorporant aussi l’abside, rénovation intérieure à partir de 1990 et création d’un nouveau mobilier.

Chevet de l'église de Prunet : saint Pierre Chevet de l'église de Prunet : saint Grégoire

Au chevet de l'église de Prunet, saint Pierre (à gauche) et saint Grégoire présentant les armes du prieur Bernard de Dierne (Clichés Michel Rouvière)

À l’intérieur de l’église sont conservées deux cuves baptismales médiévales et trois dalles tumulaires présentes autrefois dans le cimetière. À signaler, bien sûr, à l’extérieur, le clocher carré assis sur le porche qui s’agrémente d’une double voussures et de colonnettes dont les chapiteaux ornés de feuillages raffinés suggèrent un gothique tardif. Également, s’imposent au regard deux bustes encadrant la baie du chevet, ceux de saint Pierre et de saint Grégoire, tous deux coiffés de la tiare et présentant les armes du prieur Bernard de Dierne.

Michel Ledauphin, maire de Prunet, a exprimé le souhait qui lui tient à cœur au sujet de l’église de sa commune : il désire redonner à cet édifice une couverture en lauzes, celle qui l’habillait originellement, celle qui existait encore sur l’ensemble des nefs jusque vers les années 1950, celle qui recouvrait encore l’abside en 1984. La toiture actuelle est déficiente et inesthétique Le projet qui s’élabore est ambitieux. Tout est mis en œuvre pour qu’il aboutisse. Un dossier est établi, l’Architecte départemental des Bâtiments de France a exprimé son accord, des devis se précisent, des financeurs sont sollicités. Et déjà le projet a été reconnu comme méritant le premier prix Rhône-alpin de la sauvegarde du patrimoine.

Nous avons été gratifiés, tout au long de cet après-midi, de la présence de deux maires. L’un et l’autre ont su dire leur attachement à l’égard de leurs villages respectifs et montrer l’attention éclairée qu’ils avaient pour le patrimoine de leur commune. Cela a été souligné lors de l’apéritif offert par la municipalité près de l’église Saint-Grégoire de Prunet.

Bernard Nougier