Le rendez-vous avait été fixé cette année devant l’église de Lespéron, en vue de la visite de cet intéressant édifice roman.
![]() Le président de la Sauvegarde, Guy Delubac, et le maire de Lespéron, Jean Linossier |
Notre groupe, qui bientôt atteindra une soixantaine de personnes, y est accueilli par le maire, M. Jean Linossier, qui nous présente rapidement sa commune. Celle-ci regroupe 280 habitants, sur un territoire de 2 880 hectares, aux confins de trois régions : Rhône-Alpes (Ardèche), Languedoc-Roussillon (Lozère) et Auvergne (Haute-Loire). Un participant fait remarquer qu’il en était de même autrefois avec les trois provinces du Vivarais, du Gévaudan et du Velay. On pourra trouver d’autres renseignements sur Lespéron en consultant le site Internet : www. lesperon.com. M. le maire nous fait également part des soucis que lui cause le projet de mise à quatre voies de la route nationale 88 qui, dans sa forme actuelle, sacrifierait de nombreuses terres agricoles de sa commune, sans aucun profit pour elle.
Rappelons aussi que le hameau de Concoules, où nous nous sommes rendus lors de la journée champêtre de 2005, appartient à la commune de Lespéron. C’est là que se trouvent, outre une grosse tour carrée du XIIe siècle, les vestiges de l’église Saint-Sébastien dont, dans un premier temps, la consolidation doit intervenir très prochainement, à l’initiative et avec le concours de la « Sauvegarde ».
La première mention connue de cette église date du XIe siècle, époque où elle a été cédée, en même temps que deux autres sanctuaires dont nous n’avons plus aucune trace, N.-D. et Saint-Martin, à l’abbaye Saint-Guilhem-du-Désert, par les seigneurs Ithier de Solignac et Pons de Jaujac. L’abbaye en fit un petit prieuré qu’elle conserva jusqu’à la Révolution. Lespéron était par ailleurs un fief des Montlaur.
On aborde l’église par son côté sud, devant lequel s’étend une esplanade goudronnée qui occupe l’emplacement de l’ancien cimetière. Assez vaste, l’édifice que l’on s’accorde généralement à dater du milieu du XIIe siècle, est solidement construit en pierres polychromes appareillées avec soin : granit blond ou gris, tuf volcanique brun, rouge et noir. Le portail qui s’ouvre au sud, protégé par un porche peu profond en granit blond, est certainement un rajout postérieur à l’époque romane. L’arcature polychrome du porche, la décoration en « zigzag » (ou « bâtons rompus ») autour du portail qui est entouré de deux larges voussures moulurées, l’une en granit, l’autre en lave rouge, forment un ensemble élégant. Très probablement, les voussures devaient autrefois reposer sur quatre colonnettes, comme cela s’observe souvent. Quand ont-elles disparu? Nul ne le sait. La toiture en lauzes déborde largement, protégeant une corniche qui court autour de l’édifice, soutenue, autour de l’abside et au-dessus du portail, par des modillons sculptés. Certains de ces modillons sont encore bien lisibles, présentant des masques humains et des têtes d’animaux.
Le clocher est en peigne, comme pour de nombreuses églises du plateau. Il est encore pourvu de ses quatre cloches. Comme d’habitude, ce clocher est certainement postérieur à l’époque romane.
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Faisant le tour de l’édifice, nous remarquons l’abside pentagonale en lave rougeâtre et brune, percée d’une fenêtre sur chacune de ses faces. Une de ces fenêtres au moins a certainement été refaite, car elle est beaucoup plus large que les autres et n’est pas ébrasée. D’ailleurs, trois pans de l’abside semblent avoir été repris, à une époque indéterminée. Le soubassement en grosses pierres irrégulières est ici apparent, laissant supposer un abaissement du niveau du sol en cet endroit. Continuant le tour de l’édifice, nous observons contre le mur nord, d’énormes piliers servant de contreforts. Enfin, à l’angle nord-ouest, notre attention est attirée par un élément sculpté au-dessus d’un pilastre. Son style est difficile à identifier. Il présente des feuilles d’eau à la partie inférieure et, au-dessus, un damier et un motif de feuilles parallèles, étroites et allongées. Peut-être un remploi, puisque l’on sait que des édifices antérieurs ont existé à Lespéron.
Formée d’une unique nef en berceau de trois travées, dont une travée de chœur plus courte, il s’agit sans conteste d’une construction romane. L’abside est pentagonale comme à l’extérieur. La nef est rythmée par des arcs doubleaux en lave sombre qui ressortent bien sur l’enduit blanc, récemment refait, de la voûte et des murs.
La décoration mérite qu’on s’y attarde. Dans l’abside et la première travée, des chapiteaux en tuf volcanique, grossièrement sculptés de motifs végétaux, semblent très anciens, certains peut-être préromans. Entre la deuxième et la troisième travée, ce sont deux chapiteaux historiés qui retiennent notre attention. Côté sud, on voit un mouton enlevé par deux rapaces. Côté nord, l’interprétation est plus difficile. Le sujet principal est un personnage, que certains auteurs interprètent comme une femme allaitant des dragons, tandis que d’autres y voient une sirène à deux queues. Il est évident que ni l’une ni l’autre de ces lectures ne résiste à un examen attentif… mais nous n’avons pas trouvé jusqu’ici d’autre interprétation.
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Ce chapiteau comporte un autre sujet sur sa face latérale gauche, difficile à discerner du fait de l’usure : sous bon éclairage, on peut néanmoins deviner un personnage qui maintient à deux mains la tête d’un serpent qui arrive au niveau de son menton, tandis que le corps du reptile lui enlace la jambe droite. Nous verrons un motif tout à fait analogue au portail de l’église de Coucouron. Notons enfin qu’au-dessus des personnages, ce chapiteau est orné d’une frise dont le motif rappelle celui de la pierre extérieure encastrée à l’angle nord-ouest de l’église.
Nous nous rendons ensuite à quelques centaines de mètres de l’église, sur une petite place au centre de laquelle se dresse une croix métallique dont le socle en pierre semble dater de la Renaissance, la croix de Pereire. On devine sur le socle une inscription très effacée ; il semble que l’on puisse y lire « CRUS AVE », suivi de petits dessins, puis d’autres mots indéchiffrables. Mais nous sommes aussi venus là pour observer, dans un pré contigu, un curieux monument formé par la superposition de trois grosses pierres à base circulaire, de taille décroissante, formant un ensemble d’environ 1,50 m de hauteur, surmonté d’une croix. Il existe dans les environs deux autres édifices identiques. Il s’agirait des pierres de bornage du domaine du prieuré.
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L’église Saint-Martin de Coucouron, que nous visitons ensuite, ne conserve de l’époque romane que son très beau portail sculpté que nous allons examiner en détail. On ne sait pratiquement rien de l’histoire de cette église, profondément remaniée au XIXe siècle, sinon que depuis le XIVe ou XVe siècle, elle appartenait à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. C’était la seule église vivaroise dans ce cas.
![]() La Chapelette |
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Le portail en tuf volcanique rougeâtre et brun s’orne de trois profondes voussures encadrées par une archivolte au riche décor sculpté de motifs aussi étranges que variés : personnages, monstres dévoreurs, sirènes … On retrouve le motif que nous venons de voir sur un chapiteau de Lespéron, à savoir celui d’un personnage tenant à deux mains un serpent dont la tête arrive au niveau de son menton et qui s'enroule autour de sa jambe droite. Les voussures reposent sur des colonnettes aux chapiteaux sculptés, dont l’un retient particulièrement l’attention. Il représente une femme mordue aux seins par des serpents, motif généralement interprété comme symbolisant le châtiment de la luxure. On retrouve ce motif en divers autres lieux et notamment, dans la proche région, sur un chapiteau de l’église de Langogne. Quant aux oiseaux qui picorent les oreilles du personnage, sont-ils symboles de la tentation ou de la calomnie ? Dans son ouvrage « L’architecture des églises romanes du Vivarais », Michel Joly émet l’hypothèse que ce portail pourrait être l’œuvre du même atelier que celui qui a réalisé la façade de l’abbatiale du Monastier Saint-Chaffre, qui n’est pas très éloignée de Coucouron.
Nous pénétrons ensuite dans l’église, pour y voir sa principale richesse, un Christ en croix de grande taille, admirablement sculpté dans le chêne, œuvre d’art que l’on date du XVIIe siècle.
Nous terminons cette visite en admirant un petit édifice tout simple, situé en face de l’église. De pur style roman, datant pense-t-on généralement du XIe siècle, il est parvenu intact jusqu’à nous. C’est une petite chapelle, dont on dit qu’elle était peut-être le point de départ d’un chemin de croix qui montait jusqu’au sommet de la Laoune, le petit volcan qui domine Coucouron. On l’appelle la « Chapelette » ou encore « Notre-Dame de Pitié ».
Portail de l'église Saint-Martin de Coucouron |
Paul Bousquet
Guy Delubac