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ÉGLISE SAINT-MARTIN DE MONTSELGUES
(Visite du 10 juin 2017)

église de Montselgues

Église Saint-Martin de Montselgues

Le petit village de Montselgues est situé à 1 000 mètres d’altitude, sur un plateau couvert de bruyères et de genêts, non loin de l’auberge de Peyre, aujourd’hui bien isolée, mais qui était autrefois un important relais muletier, au carrefour du chemin montant des Vans et de la très ancienne voie courant sur le plateau, fréquentée notamment par de nombreux pèlerins se rendant à N.-D. du Puy.
La route semble achever sur la place de Montselgues son service de liaison en atteignant le cœur du village, là où font cercle la fontaine, une croix monumentale, la mairie, l’église, l’entrée du cimetière.
L’accueil est assuré tout naturellement sur cet espace par Pierre Court, notre président, et par Joël Fournier, maire de la commune. La visite de l’église Saint-Martin peut dès lors commencer.

porche de l'église

Le portail s'ouvre dans le mur méridional

chapiteaux du porche

Chapiteaux du porche

Nous sommes devant le porche qui offre une protection contre la pluie et la neige. Ce n'est pas une ouverture qui s'ébrase largement comme à Thines, Saint-Julien-du-Serre ou Veyrines, mais elle souhaite proposer avec obligeance un abri en invitant sous un avant-corps comme à Brahic ou à Chambonas. Trois voussures, soulignées par un tore, décorent l'entrée ; elles s'appuient, par l'intermédiaire d'une imposte présentant aussi des lignes courbes et se prolongeant en façade, sur quatre colonnes logées dans les angles des piédroits. Ces colonnes font alterner des fûts cylindriques et octogonaux. Leurs chapiteaux s'enveloppent de formes végétales, parfois de palmettes, et mettent en saillie sur la partie médiane de la corbeille une tête ou un fleuron. La base des colonnes est de figuration classique, mais il est à noter que l'astragale, marquant l'amorce du chapiteau, fait partie tantôt de la colonne, tantôt du chapiteau. Le fronton de cette construction a dû être remodelé au xixe siècle lorsqu'on abattit le clocher à arcades hissé sur le mur occidental. En effet, les lits de moellons gardent des cicatrices, la clé du cintre où s'inscrit un écu en relief interroge, un bandeau long et étroit inséré dans la maçonnerie intrigue surtout, portant gravés les premiers mots latins d'un verset de l'Évangile de Matthieu 16/18 : Tu es Petrus et super... (« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église »). Une date, 1760, en chiffres arabes, ouvre l'inscription ; curieusement, ces chiffres furent interprétés par des historiens comme cautionnant l'édification de l'église au xiie siècle, en 1160, attentifs évidemment à les retranscrire en chiffres romains, MCLX, pour leur conférer toute légitimité, puisque les chiffres arabes sont ignorés en Occident à cette époque.
En entrant dans le cimetière, l'ensemble du bâtiment se découvre : murs de granite et de grès, modillons aux volumes réduits portant un décor discret, floral ou géométrique, toit en lauzes de schiste. La construction forme une masse rustique, un peu sévère, imposant l'impression de solidité. Mais l'agrément est là : un lignolet aux ailes de papillons déroule sa broderie sur la ligne faîtière et l'unique baie de la nef déplie un insolite et impressionnant arc torique détaché de la voussure. Cet arc, trapu, se suffisant à lui-même, bandé dans le retrait de la voussure, s'appuie sur de modestes chapiteaux et semble se prolonger par des colonnes rondes encadrant l'ouverture. Ce mode d'ornement est à rapprocher des fenêtres romanes limousines qui ont eu la faveur des architectes en Haute- Vienne, Corrèze et Creuse.
Le clocher se dresse, tel un campanile détaché de l'édifice. Le clocher-mur originel, ajouré de quatre fenêtres, s'élevait sur la façade occidentale de l'église ; il dut être démoli en 1842. Vingt ans plus tard, le nouveau clocher fut construit prudemment hors d’œuvre et reçut une toiture pyramidale seulement en 1865, puis la statue de Notre-Dame. Deux cloches furent installées en 1923.
En contournant le clocher, le chœur de l'église apparaît, fermé par un mur plat couronné d'une corniche portée par des modillons rappelant ceux du mur méridional. L'absence de baies révèle des altérations notables du chevet originel.

Entrons dans l'édifice pour évoquer son histoire.

Le vocable Saint-Martin est un marqueur d'ancienneté et la mention de In Monte Selgo ecclesiam Sancti Martini quam Nicetius tenet apparaît dans le Bref d'Obédience des chanoines de Viviers, vers 950, citant le chanoine administrateur, Nicetius. La paroisse sera confiée, sûrement dès le xisiècle, à l'abbaye vellave de Monastier-sur-Gazeille et relevant plus directement du prieuré conventuel de Langogne. En tout cas, elle est mentionnée dans le cartulaire rédigé sous l'abbatiat de Guillaume IV (1083-1135), puis dans la bulle du pape Alexandre III en 1179, enfin dans la bulle du pape Clément IV en 1267. Ces mentions successives et celles postérieures font apparaître deux choses : Montselgues s'intègre dans un cortège d’églises priorales allant de Concoules jusqu'à Saint-Genest-de-Beauzon, et Thines, la merveille inégalée des Cévennes, sera toujours considérée comme annexe de Montselgues.

Le chœur

Le chœur

Le chapiteau aux basilics

Le chapiteau aux basilics

L'église fut sous la surveillance épiscopale et trois visites d'official, en 1501, en 1675 et en 1714, renseignent sur la santé du bâtiment et les aménagements successifs. À partir du xviie siècle, les sensibilités nouvelles se révèlent : la chapelle sud, dédiée à saint Blaise, est vouée à N-D. du Rosaire et accueille une confrérie mariale ; des ouvertures sont demandées et réalisées dans le mur fermant à l'orient le sanctuaire ; une sacristie, itinérante dans le chœur, est jugée nécessaire ; une crédence murale est souhaitée. Et toujours se renouvelle la même injonction : supprimer le long du clocher-mur les infiltrations d'eau pluviale qui agressent le bâti en bois de la tribune.
Le xixe siècle fut témoin tragiquement des effets d'une trop longue négligence. En 1841, lors de la messe pascale, la tribune mise à l'épreuve par l'affluence s'écroula, occasionnant blessures et infirmités définitives. Cet épisode dramatique suscita des réponses opportunes : établissement d'une nouvelle tribune, démolition du clocher-mur et projet d'élever un clocher indépendant, création d'une chapelle au nord en face de la chapelle du Rosaire pour mieux accueillir la communauté paroissiale se développant ici comme ailleurs et pour équilibrer les volumes de l'édifice.
L'église, inscrite en 1935 comme œuvre romane de valeur, fut, en 1979, le lieu de chantiers : les boiseries furent enlevées, les murs mis à nu, un autel en pierre installé.
Elle reste simple de structure : nef de deux travées avec voûte en berceau brisé, deux chapelles à la voûte cintrée et formant croix avec la nef, un chœur repris au xive ou xve siècle avec une voûte d'arêtes renforcées par des nervures. Mais les chapiteaux coiffant des colonnes jumelles placées à l'ouverture du chœur retiennent l'attention, surtout celui qui présente deux animaux fabuleux, non des griffons comme cela a été dit, mais des basilics. Ces êtres hybrides au corps de coq exhibant une tête ostensiblement crêtée et étrécissant une queue de vipère sont dangereusement maléfiques. Leur regard est mortel et la seule parade connue est l'usage d'un miroir, arme dérisoire mais qui a la faculté de réfléchir le trait agressif et, en le renvoyant, de foudroyer le monstre lui-même.
Autant dire que toute précaution avait été prise et la visite de l'église de Saint-Martin de Montselgues a pu se dérouler sereinement.

Père Bernard Nougier