1- BRAUN Michel, Sur les rails d’Ardèche et du Vivarais, Les Éditions du Cabri, 06540 Breil-sur-Roya, 1999
2- Saint Genest (Genesius ou Genès, devenu aussi Gineys) était un martyr arlésien du Ve siècle. (Cf. BEAUJARD Brigitte, Le culte des Saints en Gaule, Les Éditions du Cerf, 2000). Comment son culte s’est-il étendu en Vivarais, où nous avons aussi les communes de Saint-Genest-Lachamp et Saint-Gineys-en-Coiron ?
3- ROUVIÈRE Michel, « L’en-clos en pierre sèche d’Auguste Arnal sur le Gras des Assions », L’architecture vernaculaire, tome XXI (1997), p. 35-42.
Le thème qui avait, cette année, été proposé sur
le plan national pour la Journée du Patrimoine de Pays était « La
Pierre : Pierre brute, pierre taillée. »
Notre ami Michel Rouvière était particulièrement
bien placé pour nous proposer un programme dans ce domaine et il choisit
de nous emmener en Cévenne ardéchoise méridionale, dans
un secteur qui a déjà fait l’objet de sa part de recherches
approfondies.
La matinée fut consacrée au patrimoine bâti,
dans deux hameaux des Assions et à Saint-Genest-de-Bauzon, tandis que
l’après-midi nous permit de découvrir les étonnants
aménagements en pierre sèche réalisés sur les Gras
des Assions par les « paysans- bâtisseurs » du XIXe siècle.
Le rendez-vous avait été fixé au hameau de La Ribeyre, sur la D 104A entre Lablachère et Les Vans. Nous observons d’abord, près de la route, une petite construction très simple dont le premier étage est constitué par une terrasse couverte, s’ouvrant par de larges arcades. C’est un fialage, rare témoin parfaitement conservé de l’âge d’or de la sériciculture en Ardèche. Il s’agit en fait d’une filature individuelle, où s’effectuait le dévidage des cocons. Il est rare de trouver un tel bâtiment séparé de l’habitation.
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![]() Un fialage |
Le propriétaire nous montre qu’il possède aussi, à proximité immédiate, un autre témoin du temps jadis. C’est un tout petit bâtiment, sur lequel est encore fixée une plaque émaillée portant en lettres blanches sur fond bleu le nom « LA RIBEYRE ». C’était une halte sur la ligne des tramways à vapeur de l’Ardèche qui reliait le Pouzin à Saint-Paul-le-Jeune par Privas, Aubenas, Joyeuse et Les Vans. Mais cette desserte fut très éphémère car, ouverte en 1910, cette ligne fut fermée dès 1914, comme d’ailleurs presque tout le réseau des Tramways de l’Ardèche. Rouverte après la Grande Guerre, elle ne fonctionna à nouveau que quelques années.1
Nous nous dirigeons ensuite vers le hameau du Rey. La pente en face
de nous est couverte de faïsses (terrasses) bien entretenues. Un
chemin qui monte droit sur le plateau conduit aux gras des Assions dont nous
découvrirons cet après-midi les aménagements en pierre sèche.
Sur notre gauche, le long du ruisseau le Salindre que nous avons traversé sur
un vieux pont, on voit l’emplacement d’anciens jardins, dans plusieurs
desquels se trouve encore la manlève, sorte de balancier
qui servait à puiser l’eau d’arrosage. M. Rouvière
nous fait remarquer que du côté du chemin ces jardins étaient
protégés par des murs dans lesquels ne s’ouvrait qu’une
seule petite porte, ceci bien sûr pour les mettre à l’abri
de l’appétit des animaux.
À l’angle d’une belle maison, bien bâtie,
on observe la présence de « pierres d’accroche » dépassant
du mur, destinées à faciliter une poursuite éventuelle de
la construction.
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![]() Une manlève |
Un peu plus loin, dans le hameau, nous remarquons une première maison bien restaurée, puis une autre, très vaste, en cours de remise en état. Un énorme et très beau travail qu’ont entrepris là avec courage les propriétaires… Se rendant compte de l’intérêt que nous y portions, ainsi que des connaissances de Michel Rouvière en architecture rurale, ils nous invitèrent aimablement à visiter leur chantier. Nous avons remarqué notamment un ancien escalier formé de dalles de pierre fichées dans le mur, ainsi que, sous la terrasse, une belle voûte d’arêtes couvrant un abri qui était peut-être destiné aux charrettes ou aux bêtes de somme. La rampe en fer forgé de cette terrasse comporte un très beau décor en forme de lyre, motif autrefois courant en France, paraît-il.
Nous nous dirigeons ensuite vers Saint-Genest-de-Bauzon.
Cette commune comporte deux hameaux principaux, Le Suel et Le Cros, distants
de plusieurs kilomètres. Au XIXe siècle, lorsqu’il
fut décidé de construire une nouvelle église, les
habitants des deux villages ne purent se mettre d’accord sur son
emplacement et l’on en entreprit donc deux, l’une au Suel
et l’autre au Cros. Cette dernière fut plus rapidement terminée
et celle du Suel fut en définitive abandonnée en cours de
construction. C’est ainsi qu’à notre surprise, nous
découvrons dans ce hameau un édifice de style roman, d’assez
belle allure, mais auquel manque la couverture.
Poursuivant notre route à travers bois, nous remarquons au
passage quelques faïsses bien entretenues plantées d’oliviers,
puis à un carrefour une croix de pierre portant un Christ sculpté de
style naïf et nous arrivons au Cros. L’église, de style néo-roman
elle aussi, ne présente pas grand intérêt, en revanche nous
nous attardons devant le curieux monument élevé en 1857 en l’honneur
de saint Genest2. Nous nous y intéressons d’autant plus qu’il
fut restauré en 1995 grâce au concours de la Sauvegarde.
Une petite affiche le rappelle d’ailleurs et reprend le
texte d’une lettre que M. Rouvière avait adressée au
maire de Saint-Genest pour lui confirmer tout l’intérêt que
présentait cet édifice.
Voici le texte de cette lettre, ainsi qu'un dessin à la plume de ce
monument, dû également à Michel Rouvière.
![]() L'église inachevée du Suel |
![]() Faïsses entre le Suel et le Cros |
Le programme de l’après-midi était destiné à nous
faire découvrir comment, au prix d'efforts incroyables, les paysans du
XIXe et du début du XXe siècle ont pu tirer
leur subsistance d'un terroir particulièrement ingrat.
Revenant sur la D 104A que nous suivons
en direction des Vans, nous prenons bientôt sur notre gauche la route de
Casteljau (D 452) qui, rapidement, conduit sur le plateau. Une première
halte au cours de la montée nous permet d’observer un vaste panorama
dans lequel nous reconnaissons notamment le château et le pont de Chambonas,
ainsi que la chapelle Sainte-Apollonie au sommet de sa colline. Nous nous arrêtons
ensuite au niveau de la stèle à l'abbé Froment près
de laquelle une cabane en pierre sèche a été parfaitement
restaurée
par les soins du Syndicat intercommunal de développement économique
et touristique des Vans, dans le strict respect de la construction d’origine.
Michel Rouvière nous fait remarquer que, pour une fois, la couverture
de cette cabane n'est pas en encorbellement ; les lauzes de calcaire sont posées
sur une charpente en bois de cade ; le linteau de la porte est aussi un tronc
de cade, bois choisi pour sa résistance et surtout son imputrescibilité.
Tout autour de la cabane, le rocher affleure, bien que d'énormes pierriers
témoignent du travail de dérochement qui a été accompli.
Mais il était impossible d'enlever toute la roche, il y en avait trop...
On dégageait donc quelques bandes de terre dans les veines du rocher et
on arrivait à y planter quelques pieds de vigne, peut-être un peu
de céréales.
C’est en ce lieu paisible que nous choisissons de faire notre
halte-repas.
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![]() Stèle à l'abbé Froment |
Puis nous nous rendons un peu plus loin, au
départ du « circuit des capitelles », très bien
indiqué et jalonné, toujours par les soins du Syndicat des
Vans.
Nous observons d’abord un bel ensemble de faïsses.
Michel Rouvière nous fait remarquer qu'ici ce n'est pas la pente, qui
est très faible, qui a imposé leur construction, mais elles sont
le résultat du dérochement et servent au stockage des pierres.
Puis voici d'immenses murs en pierre sèche parfaitement appareillés,
de plusieurs dizaines de mètres de longueur sur au moins deux mètres
de largeur, eux aussi destinés à stocker les blocs de rocher arrachés
au sol, tout en occupant le moins de place possible. On remarque en particulier
un mur à double parement, ainsi qu’une tour de stockage. M. Rouvière
nous indique que des aménagements analogues existent en Inde, au Népal,
en Italie…
Nous voyons des capitelles, très soigneusement construites,
avec la voûte en encorbellement classique. Il fallait disposer d'eau au
voisinage de ces cabanes, en particulier pour le traitement de la vigne, d'où en
général l'existence d'une citerne et l'aménagement d'un
impluvium près d'elles. L'une de celles que nous avons vues présente
la particularité d'être construite sur sa citerne ; l'ouverture
pour le puisage de l'eau se trouve à l'intérieur et on y voit encore
des traces de sulfate de cuivre.
Cabane (ou capitelle) avec voûte en encorbellement |
![]() Voûte en encorbellement vue de l'intérieur |
![]() Cette capitelle est bâtie au-dessus de sa citerne dont on voit l'ouverture |
Un
mur d'épierrement particulièrement soigné,
dit « casse-pattes » |
Michel Rouvière considère que le
terroir de Champaures (anciennement Champfouras) est un des
sites les plus remarquables en ce qui concerne le travail de conquête
des hommes sur le rocher. Il est très proche d’un autre, Champredon,
qui a fait l’objet d’un travail similaire réalisé par
le même paysan bâtisseur3.
Ce travail de mise en cultures est d'abord matérialisé par de nombreux
ouvrages en pierre sèche, mais aussi par différentes espèces
végétales qui perdurent tant bien que mal. Elles sont là pour
confirmer les cultures pratiquées il y a seulement quelques décennies,
c'est le cas pour quelques parcelles de vignes. On y trouve encore des mûriers,
des amandiers et de rares oliviers.
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Sur ce plateau, d’accès facile, la densité et la qualité des différents ouvrages et aménagements en pierre sèche mériteraient largement un classement d’ensemble, au titre du patrimoine rural. Le travail de restauration effectué récemment par le Syndicat intercommunal de développement économique et touristique des Vans doit être poursuivi dans la logique de ce qui a été réalisé sur la cabane située à l’entrée du circuit.