ÉGLISE
SAINT-PIERRE DE SAUVEPLANTADE
(C nede Rochecolombe)
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On se rend de Rochecolombe à Sauveplantade par
un chemin étroit et parfois bien médiocre, à travers
un plateau un peu boisé où l'on trouve des truffes. Cette
région correspond à l'antique Vicaria Silvatensis de
l'époque gallo-romaine, à laquelle
succéda une viguerie carolingienne de vaste étendue.
Elle s'étendait
en effet depuis Balazuc jusqu'à Saint-Remèze et Villeneuve-de-Berg,
comprenant toute la montagne de Berg jusqu'à Alba,ainsi que
tout le long de l'Ardèche, constituant donc une vaste circonscription
administrative qui, dans le Haut Moyen-Âge, relevait de l'évêque
de Viviers.
À partir du Xle siècle,
les évêques
de Viviers ont progressivement inféodé des parcelles de
cette viguerie à différentes
familles de la région ; en particulier la famille de Vogüé
a reçu d'eux des fiefs ; ses membres, qui étaient déjà seigneurs
de Rochecolombe, le devinrent également de Sauveplantade. Ce soir
nous serons toujours, à Balazuc, dans la même viguerie
dont cette partie fut, dès le Xle siècle, inféodée à la
famille de Balazuc.
Nous nous trouvons au centre d'une région
jadis très
boisée, puis progressivement défrichée, probablement
par des moines à partir du Xle siècle. L'église
de Sauveplantade est certainement une des plus anciennes fondations religieuses
du Bas-Vivarais, mentionnée déjà dans la Charta
Vetus, recueil des plus anciens
documents du diocèse de Viviers, bien connu des historiens. Précisons
que donation fut faite au cours du VIIe siècle à l'évêque
de Viviers, par un certain Aginus et sa femme Pétronille,
de tous leurs biens situés dans cette région : «...
in loco dicitur Silva Plantada, ecclesiam in honore Sancti Petri,
cum colonisis quinto decimo ...», c'est-à-dire : «...
au lieu appelé Sauveplantade, l'église élevée
en l'honneur de saint Pierre avec quinze menses (grosses fermes)
...». |
À partir
du Xle siècle, nous la retrouvons comme
prieuré bénédictin
dépendant de l'abbaye de Cruas. Nous ne savons pas
exactement à quelle époque, ni par qui, les évêques
de Viviers ont pris l'habitude de confier un certain nombre
des églises appartenant à l'évêché à des
moines pour les transformer en prieurés, mettre en
valeur leurs possessions et les administrer. Sauveplantade
resta un prieuré de l'abbaye de Cruas jusqu'à la Révolution.
Cependant, à partir du XVe siècle, le prieur de
Sauveplantade devint «commendataire», c'est-à-dire titulaire
du bénéfice ; il en touchait les revenus, n'était plus
tenu à résidence,
vivait à Cruas et déléguait ses pouvoirs ecclésiastiques à un
desservant, un «vicaire perpétuel», dont la nomination
relevait de l'évêque.
On le sait par le procès-verbal de la visite
canonique de 1501 qui mentionne l'existence sur place d'un vicaire perpétuel
assisté de deux prêtres, ce qui implique un prieuré de
quelque importance car Sauveplantade était en quelque sorte le centre
religieux de toute la viguerie. Il ne faut donc pas s'étonner
d'y trouver une église, de petites dimensions certes, mais de construction
raffinée, édifiée vraisemblablement peu de temps après
la donation aux moines de Cruas. On y retrouve effectivement le
plan bénédictin en forme de croix latine, avec les trois
absides. |

L'église
Saint-Pierre de Sauveplantade |
Cette église
a relativement peu souffert des dévastations,
transformations ou adjonctions consécutives
aux guerres civiles des XVIe et XVIIe siècles,
et nous est parvenue à peu près intacte :
les seules modifications notables furent le percement,
en 1810, de la porte actuelle, qui a remplacé la
porte romane d'origine, et également, au milieu
du siècle
dernier, une disgracieuse surélévation du
petit clocher roman, une sorte de «pâtisserie» en
pierres de taille, surmontée d'une énorme
statue d'un saint indéterminé dont la disproportion écrasait
l'ensemble. Cette verrue fut supprimée en 1965 par
le service des Monuments Historiques qui procéda
en même temps à une restauration intérieure
mettant en valeur le petit appareil de pierres éclatées
au pic, donc appartenant au premier art roman.
Vu l'exiguïté de
l'église, la visite ne
put s'effectuer que par petits groupes successifs. On y
reconnaît le plan très caractéristique
qui se retrouve à l'église de Lamas, plus
récente et beaucoup plus vaste. Les joints de la
maçonnerie sont assez épais, la voûte
de la nef est en berceau, avec d'assez gros doubleaux.
Seules les pierres des chaînages d'angle sont plus
soigneusement taillées. On peut approximativement
situer la construction de cet édifice vers le milieu du
Xle siècle.
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| L'élément
décoratif
y est très sommairement représenté.
Il s'agit d'ailleurs d'un décor emprunté :
deux colonnes surmontées de chapiteaux, colonnes monolithiques,
légèrement galbées et taillées
dans une pierre différente de celle des murs. Ce sont
vraisemblablement des colonnes antiques récupérées
sur quelque monument romain ruiné de la région,
peut-être même à Sauveplantade, car la
présence d'une viguerie carolingienne semble indiquer
qu'il y avait déjà à l'époque
gallo-romaine une petite agglomération. |
Ces
colonnes sont surmontées de chapiteaux trapézoïdaux
très aplatis, ornés de rosaces à six
ou huit branches, d'une petite taille biseautée
particulièrement franche, sculptures très
primitives, antérieures à l'église
actuelle et provenant peut-être de l'église
du VIIe siècle, vestiges de l'époque
mérovingienne, très rares dans la région
et rappelant tout à fait la forme et le
décor de rouelles des chapiteaux des églises à peu
près contemporaines (VIIe et VIIIe siècles)
rencontrées en Espagne wisigothique et mozarabe.
Chacune des quatre
faces du premier étage
du clocher, restauré en 1969, est percée
de deux baies géminées séparées
par une colonnette dont la base repose sur un chapiteau
renversé de même facture que ceux de la
nef.
Autres
curiosités visibles à l'intérieur :
le bénitier supporté par une ancienne
borne milliaire.* À côté on
voit un autel antique, un cippe gallo-romain dont l'inscription,
encore très
lisible nous apprend qu'il est dédié à Jupiter :
«JOVI
OPTIMO MAXIMO LOCUM HUNC LUCIUS VALERIANUS MARTIUS
CONSTITUIT ET CONSECRAVIT». |

Chapiteau
de style wisigothique |
S'il a été trouvé sur
place, ce vestige nous indiquerait l'existence, ici même,
d'un culte païen antérieur à l'époque
chrétienne. Il est d'ailleurs fréquemment constaté que
le culte de saint Pierre a succédé à celui
de Jupiter.
À noter encore, dans l'absidiole
de droite, une table-autel romane du XIIe siècle,
dont la tranche est ornée de palmettes et de rinceaux
sculptés en taille biseautée d'une grande perfection,
persistance de la technique wisigothique à l'époque
romane.
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Cippe
gallo-romain dédié à Jupiter |

Ce
fragment de colonne est peut-être un milliaire romain |

Table-autel
du XIIe siècle |
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On peut se
demander pourquoi une église si petite (elle passe,
abusivement sans doute, pour être la plus petite église
romane de la Chrétienté) présente
trois absides ? La visite canonique de 1501 nous apprend
en effet qu'il y avait trois autels : l'autel majeur, dédié à saint
Pierre, titulaire de la paroisse ; l'autel de la sainte
Vierge ; et enfin, un autre, dédié à saint
Jean-Baptiste, alors que, vu l’exiguïté du
monument, un seul autel aurait suffi. N'oublions pas qu'au
Xle siècle
Sauveplantade comportait un prieur, plus deux moines astreints à résidence.
Or, selon une très
vieille coutume bénédictine, d'origine inconnue,
rapportée beaucoup plus tard dans un
texte du XVIIe siècle par Dom Martene
et Dom Durand, l'usage prévalait qu'un autel ne
puisse servir à célébrer
plusieurs messes le même jour. La présence
de trois prêtres justifiait donc à cette époque
l'existence de trois autels, mais cet usage est très
vite tombé en
désuétude et, au Moyen Âge, on célébrait
couramment plusieurs messes sur le même autel.
Nous n'aurons pas
le privilège de pouvoir admirer
une croix ancienne, en ferronnerie, dite «Croix des
Croisés», habituellement conservée
en ce lieu ; elle est actuellement l'objet d'une restauration
par le Service des Monuments Historiques.**
Deux détails, pour
terminer : la petite cloche de Sauveplantade est certainement
une des plus anciennes cloches gothiques subsistant
en Vivarais, elle date du XVe siècle et porte des
médaillons
aux effigies du Christ et de la Vierge, ainsi qu'une inscription qu'on
retrouve fréquemment : «CHRISTUS REX VENIT
IN PACE, CHRISTUS REGNAT, CHRISTUS IMPERAT».
Enfin, il n'est pas surprenant
de retrouver ici une très
vieille tradition liée au culte de saint Pierre :
l'église
possède une clef, dite « Clef de la
Rage », que l'on appliquait, après l'avoir rougie
au feu, sur les chiens ou le bétail contaminé. Elle aurait
acquis une vertu miraculeuse du fait de l'incorporation,
au moment du forgeage, de quelques fragments de limaille
prélevés sur les chaînes de saint Pierre.
(Visite du 12 avril 1975)
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* Depuis
l'époque de rédaction de ce compte rendu, le bénitier
a disparu...
Par ailleurs, les archéologues ne sont pas certains
que ce fragment de colonne soit effectivement une borne
milliaire, bien que le fait que la voie des Helviens
passât dans les parages puisse conforter cette hypothèse. retour
** Depuis, la croix a retrouvé sa place, sur le mur
gauche de la nef (voir photo). |
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