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L'ACTUALITÉ DU PATRIMOINE EN ARDÈCHE

Pour connaître toutes les activités, conférences, expositions, visites, etc. que nous proposent de nombreuses associations patrimoniales ardéchoises, ainsi que le détail de leurs actions en faveur du patrimoine, ne manquez pas de consuler cette rubrique sur notre page d'accueil.

impression  Impression

1- D'après les Inscriptions latines de Narbonnaise, document aimablement communiqué par Joëlle Dupraz

2- La colonie (plus tard on parlera de "manse") était un domaine foncier permettant à un paysan de vivre avec sa famille ; Jean Charay l'évaluait à une cinquantaine d'ares (Rev. du Vivarais, 691, 1987).

3- Bernard (Christiane), Notes complémentaires sur la chapelle Saint-André de Mitroys

4- Malartre (François) et Carlat (Michel), Visites à travers le Patrimoine ardéchois, Société de Sauvegarde des Monuments anciens de l'Ardèche, 1985.

ÉGLISE SAINT-PIERRE DE SAUVEPLANTADE

Église de Sauveplantade

C’est à juste titre que l’on qualifie souvent l’église Saint- Pierre de Sauveplantade de « bijou de l’art roman ».
En effet, malgré ses très petites dimensions, elle présente un exemple achevé d’édifice de style bénédictin ou en croix latine. La qualité de sa construction et son exceptionnel état de conservation sont également remarquables.
Nous y sommes accueillis par M. Jacques Plantier, adjoint, représentant Mme Monique Labrot, maire de Rochecolombe, empêchée, ainsi que par Mmes Plantier et Dubois.

Église de Sauveplantade

Église Saint-Pierre de Sauveplantade - Le chevet

Un peu d’histoire

Silva plantata, c’est ainsi qu’apparaît Sauveplantade dans les textes anciens, notamment dans la fameuse charta vetus. La « forêt plantée », c’est la forêt qui a été défrichée pour céder la place à des cultures et ceci remonte certainement très haut dans le temps. En tous cas, il est certain que ce lieu était habité à l’époque gallo-romaine, comme en témoigne notamment le petit autel en calcaire blanc déposé au fond de l’église qui a été trouvé en 1905 par le marquis de Vogüé « au cours d’une excursion dans la vallée de l’Ardèche ».
Il porte une inscription qui se traduit ainsi :
« À Jupiter très bon et très grand ce lieu, Lucius Valerius [- - -]rtius l’a fondé et consacré ».
On pense que « ce lieu » désignait un enclos sacré plutôt qu’un petit sanctuaire.1
La nature du support date le texte au moins du iie siècle.
On a également trouvé une colonne à astragale portant une dédicace posthume à l’empereur Aurélien : « Divo Aureliano ».
On a pu penser qu’elle aurait servi de borne milliaire, mais cette hypothèse n’est plus admise aujourd’hui.
Avec la christianisation, le culte de Jupiter fut, comme souvent, remplacé par celui de saint Pierre.
À l’époque carolingienne, Sauveplantade devint le chef-lieu d’une des 14 vigueries du comté de Vivarais. Son territoire était vaste, couvrant, pense-t-on, entre 5 000 et 10 000 hectares. Avec ensuite l’émergence de la féodalité, c’est la famille de Vogüé, installée à Rochecolombe, qui régna sur la contrée.

église Saint-Pierre de Sauveplantade : Cippe gallo-romain dédié à Jupiter

Cippe gallo-romain dédié à Jupiter

église Saint-Pierre de Sauveplantade : Fragment de colonne qui est peut-être un milliaire romain

Colonne portant une dédicace à l'empereur Aurélien

La fondation de l’église Saint-Pierre est fort ancienne, remontant sans doute au viie siècle. Dans le pouillé de l’Église de Viviers figure en effet l’acte de la donation faite « à Dieu et à saint Vincent » par un certain Aginus et son épouse Pétronille « dans un lieu dit silva plantata » d’une église en l’honneur de saint Pierre, avec 15 colonies2.
Sauveplantade dépendit ainsi des évêques de Viviers jusque vers le milieu du xie siècle. Nous arrivons là à l’époque où les évêques confient souvent la gestion des paroisses à des moines et c’est aux bénédictins de Cruas que l’on fit appel dans le cas de Sauveplantade. Ceux-ci y implantèrent un petit prieuré qui perdura jusqu’à la Révolution.
Cependant, à partir du xve siècle, le prieur de Sauveplantade devint « commendataire », c'est-à-dire titulaire du bénéfice ; il en touchait les revenus, mais n'était plus tenu à résidence, vivait à Cruas et déléguait ses pouvoirs ecclésiastiques à un desservant, un « vicaire perpétuel », dont la nomination relevait de l'évêque. On le sait par le procès-verbal de la visite canonique de 1501 qui mentionne l'existence sur place d'un vicaire perpétuel assisté de deux prêtres, ce qui implique un prieuré de quelque importance.

L’église

Elle nous est parvenue pratiquement intacte depuis sa construction que l’on situe vers la fin du xie ou le début du xiie siècle ; c’est l’oeuvre des bénédictins de Cruas.
Seul le portail, ouvert dans le mur sud, a été agrandi, ainsi que certaines fenêtres, tandis que le clocher a été surélevé d’un étage.

Église de Sauveplantade - Les trois absides

Église de Sauveplantade - Les trois absides

église Saint-Pierre de Sauveplantade : La nef

La nef

église Saint-Pierre de Sauveplantade : La coupole

La petite coupole sur trompes

Il est remarquable que, malgré sa très petite taille, l’édifice respecte parfaitement le plan en croix latine - dit encore « plan bénédictin » - avec une nef de deux travées, un transept largement débordant et trois absides semi-circulaires voûtées en cul-de-four. On peut remarquer que les absides latérales sont pratiquement aussi grandes que l’abside centrale. La croisée du transept est coiffée d’une minuscule coupole sur trompes parfaitement appareillées. La construction est en petit appareil de calcaire sommairement taillé au marteau, signe d’ancienneté. Seuls les claveaux des arcs ont une forme soignée. La nef est voûtée en plein cintre, les murs latéraux sont renforcés par des arcs de décharge profonds. Le passage entre la nef et le transept se fait sous un puissant arc en plein cintre à deux rangs de claveaux retombant sur des piliers à ressauts surmontés d’impostes finement moulurées.

chapiteau orné de rosaces carolingiennes

Chapiteau orné de rosaces carolingiennes

À mi-hauteur, les deux pilastres intérieurs sont soutenus par de courtes colonnes de grès fin, pourvues d’un astragale ; ces colonnes sont certainement des remplois, peut-être d’origine antique. Les chapiteaux plats qui les coiffent, de forme trapézoïdale très évasée, proviennent sans doute de l’église primitive d’Aginus. Ils portent en effet un décor qui est dit de rosaces ou de marguerites carolingiennes, car son emploi le plus fréquent se situe vers la fin du viiie ou le début du ixe siècle, mais qui est apparu en réalité à partir du vie siècle.3 Il s’agit de cercles tangents dans lesquels s’inscrivent des rosaces stylisées à six rayons.
Un tel décor se retrouve à plusieurs reprises en Ardèche, notamment en remploi dans l’église de Saint-Gineys-en-Coiron, à Viviers, sur un fragment de chancel conservé dans les collections du CICP (Centre international Construction et Patrimoine) et sur une table d’autel au musée de Soyons.

Dans l’absidiole sud se trouve une très belle table d’autel romane en calcaire blanc. Creusée en évier, sa tranche est ornée d’un rinceau de demi-palmettes taillées en biseau.
Extérieurement, la croisée du transept porte un clocher carré ; son premier niveau, ajouré de baies géminées dont les arcs reposent sur de fines colonnettes, n’est autre que la tour lanterne romane, tandis que le deuxième étage, aux côtés percés d’une seule fenêtre, est une surélévation moderne.

église Saint-Pierre de Sauveplantade : Table-autel du XIIe siècle

Table d'autel du XIIe siècle

Pour terminer, nous reprendrons les dernières lignes du compte rendu de la visite que fit la Sauvegarde à Sauveplantade le 13 avril 1975.4
« Deux détails pour terminer : la petite cloche de Sauveplantade est certainement une des plus anciennes cloches gothiques subsistant en Vivarais, elle date du xve siècle et porte des médaillons aux effigies du Christ et de la Vierge, ainsi qu'une inscription qu'on retrouve fréquemment : « CHRISTUS REX VENIT IN PACE, CHRISTUS REGNAT, CHRISTUS IMPERAT ».
Enfin, il n'est pas surprenant de retrouver ici une très vieille tradition liée au culte de saint Pierre : l'église possède une clef, dite « Clef de la Rage », que l'on appliquait, après l'avoir rougie au feu, sur les chiens ou le bétail contaminé. Elle aurait acquis une vertu miraculeuse du fait de l'incorporation, au moment du forgeage, de quelques fragments de limaille prélevés sur les chaînes de saint Pierre. »

Bibliographie

  • Saint-Jean (Robert), Vivarais roman, Zodiaque, La Pierre qui Vire, 1991.

Paul Bousquet

(Visite du 14 mars 2013)