ERMITAGE
SAINT-EUGÈNE (Païolive)
(30 novembre 2006) |
Le rendez-vous avait été fixé sur
l’esplanade proche de la chapelle Sainte-Philomène,
petit édifice restauré avec le concours de
la «Sauvegarde», situé au
bord de la route D 901 des Vans à Alès, à quelques
kilomètres des Vans, près du carrefour de la
route de Chassagnes. De là, après avoir admiré le
panorama sur Chassagnes et les ruines de Cornillon, nous
prenons à pied le chemin qui conduit à l’ermitage. |
En cours de
route, Michel Rouvière nous arrête à plusieurs
reprises pour nous montrer des vestiges de constructions
en pierre sèche. C’est d’abord un four à chaux, récemment
remis en état, à partir d’éléments
restés sur place. Il correspond, nous dit Michel,
au type du four domestique courant,
dont l'emploi était limité, souvent unique pour fournir la
chaux nécessaire pour construire un mas ou un édifice proche. Ce
four est intermédiaire
entre le plus simple connu, un simple trou formant poche
dans un terrain en pente, dit cagaïre, qui était
détruit pour récupérer la chaux et
des fours à feu continu beaucoup plus élaborés.
Ce four restauré est implanté dans la carrière
même qui a fourni le calcaire. La dalle rocheuse
proche servait pour écraser les petits blocs calcinés.
Ces fours sont habituellement édifiés au
plus proche de la maison, si ce n’est dans les soubassements
mêmes, comme au mas de la Faïne à Vinezac.
La fabrication de la chaux, comme la cuisson des tuiles
dans des fours de types proches, nécessitait une
grande quantité de bois. On estime, qu’il
faut, environ 6 m3 de pierre pour obtenir 1 000
kg de chaux, ce qui nécessite environ 800 à 1 000
fagots maintenant une température de 800 degrés
pendant deux à trois jours, ce qui imposait la présence
permanente d’un chaufournier. |

Chapelle
Sainte-Philomène |

Four
à chaux |

En
écoutant Michel Rouvière devant le four à chaux
- Four à chaux
de type courant (Dessin
M. Rouvière) |
| Les ouvrages en pierre
sèche
Le terroir d’Ygrésière où nous
nous trouvons est tout à fait comparable aux différents
terroirs dits des Gras qui se situent en zone calcaire,
sur des plateaux à une altitude moyenne de 250 m
de la base du Coiron, à Lussas, au nord, jusqu’à Saint-Paul-le-Jeune
au sud.
La plupart de ces Gras, anciens communaux, furent
défrichés
après la Révolution pour créer des
terres nouvelles, démarche vitale, indispensable
pour nourrir la population de plus en plus importante.
Pour bien comprendre la nécessité de cette
conquête des terroirs difficiles, où la géologie
impose d’importants travaux de dérochement il
faut savoir qu’en 1857, on comptait, par exemple,
435 habitants à Chassagnes, 2 250 à Berrias,
3 171 aux Vans, 1 424 aux Assions…
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Il fallait
donc d’abord rompre le rocher omniprésent.
La roche une fois brisée, il fallait la stocker
en économisant au mieux l’espace cultivable,
conquis si durement, sous forme de murs, de pierriers
(clapas) ; elle servait à construire
des cabanes (capitelles), des escaliers, des
citernes, à empierrer les voies d’accès.
Nous voyons ensuite un mas, dont le propriétaire,
M. Évesque est avec nous et peut donc nous
renseigner sur sa construction et sur l’évolution
du paysage proche. Autour de la maison, des murs
en pierre sèche de faible hauteur forment
de petits enclos qui retiennent un résidu
de terre juste suffisant pour la subsistance d’un
olivier rabougri. Quelques murs plus larges de faible
hauteur, à double parement sont remplis de
cailloutis.
De plan rectangulaire, posée sur la dalle
rocheuse en partie excavée et servant de carrière,
les bâtisseurs ont implanté la maison
sur une importante crevasse entre deux bancs de rocher
aménagés en citerne avec un accès
par la cave. Cette manière de construire la
maison sur la citerne, ou a proximité, est
fréquente sur les plateaux calcaires, sans
cours d’eau ni source.
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La
roche une fois brisée, il fallait la stocker
en économisant au mieux l’espace cultivable,
conquis si durement, sous forme de murs... |
La maison se décompose en deux blocs contigus
formant un plan rectangulaire. Le premier correspond à une
petite grange de plan carré, au nord est accolée
une citerne ouverte récupérant les eaux de
la dalle rocheuse et du toit disparu. Ce bloc est le plus
ancien ; il est porté sur le cadastre de 1831,
sur lequel toutes les parcelles sont indiquées comme
portant de la vigne. Le deuxième bloc est plus récent.
Le rez-de-chaussée très bien voûté supporte
l’étage qui est accessible par un escalier
et un palier plaqué sur le bloc maison. L’ensemble
de la maçonnerie, hourdée au mortier de chaux
est homogène.
Ce mas est tout à fait comparable à la plupart
des rares édifices de ce type construits dans les
parcelles conquises après la Révolution sur
les Gras de l’Ardèche méridionale.
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Ensuite,
vers 186o, le phylloxéra et les maladies du
ver à soie ont entraîné ces paysans
de l’extrême vers d’autres lieux
de vie, malgré quelques cas de maintien. La
grande guerre a porté un coup décisif à ce
patrimoine exception-nel. En résumé :
Les
dernières terres mises en valeur furent les
premières abandonnées.
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Le
mas de M. Évesque (Dessin Michel Rouvière) |
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| La pierre par sa pérennité porte
un témoignage essentiel sur un patrimoine remarquablement
humanisé quand on prend la peine de le lire et de
l’analyser. Comment ne pas le respecter et vouloir
le sauvegarder ? Avec bien des difficultés c’est
ce que tentent de faire bien des associations locales ou
régionales. |
L’ermitage
Saint-Eugène
Nous sommes accueillis à l’ermitage par
le père Jean-François Holthof qui nous
en retrace l’histoire.
Il n’est pas possible
d’attribuer une
date précise à la fondation de l’ermitage.
Le premier document écrit disponible date de
1652. C’est un acte de refondation mais il précise
que les seigneurs de Chassagnes entendent « rebâtir
l’ermitage fondé par leurs pères
et détruit par les guerres de religion ».
Cette brève mention assure cependant de l’existence
d’un ermitage au Moyen Age. Par ailleurs l’existence
de la famille des fondateurs est attestée à partir
du XIVe siècle.
L’archéologie de son côté ne
fournit pas de datation absolue avant 1750. Par contre
une chronologie relative peut être établie,
qui montre au moins six campagnes successives de constructions.
Certaines parties, dont la chapelle primitive peuvent être
datées du Moyen Âge, mais sans qu’il
soit possible de préciser plus. |

Sur
le chemin de l'ermitage |
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Le saint patron est saint
Eugène de Tolède, fêté le 15
novembre. Son hagiographie est complexe, fusionnant un
martyr du IIIe siècle, compagnon de saint Denis
de Paris, et un évêque wisigothique de Tolède
au VIIe siècle. Ce patronage est rare en France
et indique sans doute l’influence dans le diocèse
d’Uzès de l’abbaye de Saint-Denis de
Paris, peut être à l’époque carolingienne.
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Après
la refondation de 1652 et diverses constructions, l’ermitage,
sans doute conçu pour abriter une des ces petites
communautés d’ermites qui florissaient
aux XVIIe et XVIIIe siècles,
a connu une succession d’ermites jusque vers
1760. Le plus célèbre d’entre eux
est le frère Hilarion, décédé sur
place à l’âge de 90 ans après
plus de 60 ans de présence à Saint-Eugène.
Il fut enterré dans la chapelle mais sa pierre
tombale a été dérobée,
sans doute vers la fin du XIXe siècle.
Bien
que propriété privée, il fut vendu
après la Révolution comme bien national
et acheté par une famille de Chassagnes qui
en fit une grange mais le sauva de la destruction.
Au cours du XXe siècle il fut revendu à une
autre famille qui le dépouilla de son toit ce
qui l’engagea dans un processus de dégradation
qui semblait irréversible.
En 1956 cependant, un Dominicain, archéologue
et diplomate à Rome, Félix Darsy, acheta
le monument pour tester une technique nouvelle de restauration.
Ses nombreux et courageux travaux sauvèrent
le bâtiment de la ruine mais aucun usage durable
n’avait été trouvé. Le décès
subit du père Darsy en 1967 compliqua la situation.
La propriété passa d’abord à sa
secrétaire puis au neveu de celle-ci :
l’actuel propriétaire, Pierre Lebreton,
qui demeurant à Paris ne put empêcher
une lente dégradation de l’ermitage, souvent
squatté et abîmé par des personnes
indésirables, dans l’indifférence
des habitants voisins.
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L'ermitage
Saint-Eugène |
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Il fallut attendre l’arrivée
en 1994 d’un moine de Cîteaux, Jean-François
Holthof, à la recherche d’un site propice à la
vie érémitique, pour qu’un nouveau projet
prenne corps. Avec l’aide du propriétaire et
d’amis l’ermitage fut rendu habitable, pourvu
d’un nouveau toit, les chapelles décorées
de fresques, un forage et une alimentation en eau réalisés.
Depuis 1995 l’eucharistie est célébrée chaque
jour à l’ermitage et le dernier dimanche du mois d’août
a lieu une rencontre œcuménique ou inter-religieuse en plein
air.
L’histoire de l’ermitage
a fait l’objet d’études approfondies,
publiées en 2003 dans un ouvrage consacré aussi
au Bois de Païolive. Le succès de cet ouvrage
a permis la naissance d’une dynamique nouvelle qui
conduit aujourd’hui de nombreuses personnes à étudier,
faire connaître et protéger le bois de Païolive. |

Le
Père Jean-François Holthof |

Les
fresques de la chapelle
Le père Holthof nous présente ensuite les très
belles fresques de la chapelle, réalisées par des moines
orthodoxes. Puis, profitant du très beau temps, nous nous installons
pour le pique-nique sur la terrasse de l’ermitage d’où l’on
jouit d’une vue exceptionnelle de l’ouest au nord.
Un peu de géologie
À l’horizon, les Cévennes
constituées
de roches métamorphiques vieilles de 500 Ma culminent au nord
avec le massif du Tanargue et à l’ouest par l’inclusion
granitique du massif de la Borne, plus récent. Le piémont
au relief plus doux est en grès du Trias, vieux de 245 Ma à 215
Ma. Enfin, à nos pieds, le Chassezac qui a creusé son
lit dans les calcaires du Jurassique déroule ses méandres
dans la riche plaine de Chassagnes où se développe une
activité agricole florissante de vigne et d’arbres fruitiers
sur des alluvions du tertiaire ou du quaternaire.
On remarque en rive gauche du Chassezac la butte des Assions en
calcaire du Jurassique, posée sur les grès du Trias.
Elle témoigne de l’intense érosion qui a modelé le
paysage.
La nature géologique de ces différents terrains a
des conséquences sur la végétation adaptée
aux terrains siliceux ou calcaires et sur l’habitat avec ses
maisons de gneiss, de granit, de grès ou de calcaire.
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Notre promenade de l’après-midi
se déroulera sur des terrains datant du Jurassique
supérieur, plus précisément sur ses étages
terminaux du Kimméridgien et du Tithonien. Les nombreuses
failles qui ont bouleversé cette région ont
entraîné des fracturations qui rendent ces
calcaires particulièrement propices au développement
d’un relief Karstique dû à la dissolution
du calcaire par les eaux météoriques chargées
de gaz carbonique. Ainsi, l’on a des lapiaz, surfaces
creusées de cannelures et de rigoles, un relief
ruiniforme constitué de blocs bizarrement sculptés
séparés par des couloirs qui forment un extraordinaire
labyrinthe, enfin les eaux creusent de nombreuses grottes
et avens.
Dans ce relief remarquable
se développent une flore adaptée particulièrement
riche et une faune spécifique.
On ne saurait terminer cette approche géologique
sans parler du stratotype du Berriasien situé à quelques
quatre kilomètres au sud
de l’Ermitage, dans
la vallée du Graveyron, affluent du Granzon. Un
stratotype est un lieu précis où sont décrits
les niveaux de référence d’un étage
de sédimentation et leur composition. Pour le Berriasien,
premier étage du Crétacé, qui s’est
mis en place entre 135 Ma et 131 Ma, c’est une portion
de la vallée du Graveyron. Actuellement, la société géologique
de l’Ardèche étudie, à la demande
du conseil général, les mesures à prendre
pour le préserver, car il constitue un patrimoine
géologique. Actuellement, sur la quarantaine de
stratotypes situés en France, seuls sept sont protégés. |

Rochers ruiniformes |
La Gleyzasse
Après le repas, nous cheminons d’ouest en
est sur un sentier qui, à partir de l’ermitage
Saint-Eugène, rejoint une corniche dominant le Chassezac,
but ultime de notre promenade. Le point de vue domine,
d’une hauteur moyenne, une boucle de la rivière
avec, sur l’autre rive, les falaises de Casteljau.
Par un passage pentu et accidenté, il est possible
de rejoindre la rivière ; à une dizaine
de mètres en contrebas se situe la grotte de la
Gleyzasse : quelques-uns d’entre nous osèrent
s’y risquer, malgré un sol humide et glissant.
Après avoir suivi un rebord étroit, nous
arrivons à l’entrée de la grotte.
Pour la décrire, faisons appel à Firmin
BOISSIN qui en fait un des lieux historiques de son héros Jan
de la Lune1 : « La
Gleyzasse est une grotte longue de deux cents pieds, large
de trente et haute de soixante, dont les parties supérieures
se rejoignent en ogive et forment voûte, ce qui lui
donne l’aspect d’une nef d’église
et lui a valu son nom. Cette nef a deux ouvertures :
l’une plonge en encorbellement sur le Chassezac ;
l’autre débouche sur un chemin creusé dans
le calcaire… » Lieu de repli et cachette
provisoire pour les contre-révolutionnaires de Jalès fidèles
au comte de Saillans. Grottes et abris troglodytes ont
fréquemment servi d’abris aux populations
pourchassées, aux bandes armées et aux clandestins ;
d’ailleurs, en cette même période révolutionnaire,
une grotte située en face de la Gleyzasse aurait
abrité la mère de Jules de Malbosc et ses
trois enfants2
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La
grotte de la Gleyzasse |
C’est
sur ces méditations que nous reprîmes le chemin
du retour, en direction de l’ermitage.
1 Jan de la Lune, roman
historique sur la contre-révolution en Vivarais,
notamment autour de Jalès, Païolive et les
Cévennes : parution en 1887, plusieurs rééditions
dont 1971, Privas, impr. L. Volle.
2 A. MAZON, Voyage dans le Midi de
l’Ardèche,
chapitre XIV, éd. 1976, Impr. Lienhart, Aubenas.

Le
Chassezac vu de la Gleyzasse
Texte : J. Dugrenot
(Géologie), A. Fambon (La Gleyzasse), J.-F. Holthof (Histoire
de l'ermitage),
M. Rouvière (Archéologie agraire)
Photographies : P.
Bousquet, A. Fambon, M. Rouvière
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