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L'ACTUALITÉ DU PATRIMOINE EN ARDÈCHE

Pour connaître toutes les activités, conférences, expositions, visites, etc. que nous proposent de nombreuses associations patrimoniales ardéchoises, ainsi que le détail de leurs actions en faveur du patrimoine, ne manquez pas de consuler cette rubrique sur notre page d'accueil.

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* N'oublions pas que ce texte date de 1976.

* En suivant ce lien, vous trouverez une page présentant ces milliaires en détail

CRUAS

La Sauvegarde s'est rendue à Cruas notamment en 1965, en 1976 et en 2005.
Nous laisserons de côté le compte rendu de la visite de 1965, trop ancien, car antérieur aux fouilles et déblaiements réalisés dans les années 1970, qui ont permis des découvertes spectaculaires, notamment celle de la tribune monastique. Auparavant, on ne parlait que d'une «seconde crypte».

Sortie-conférence du 6 novembre 1976

La dernière manifestation de l'année nous a rassemblés, nombreux, autour de l'église abbatiale de Cruas qui avait déjà fait, en Avril 1965, l'objet d'une visite de la "Sauvegarde", antérieurement aux fouilles qui ont grandement fait progresser la connaissance de la structure du vénérable monument.

Cruas : L'abbatiale vue du vieux village

L'abbatiale vue du vieux village

En l'absence de Robert Saint-Jean, souffrant, c'est son ami et disciple Pierre Peylhard qui voulut bien diriger et commenter la visite. Les plus anciens documents font remonter la fondation de cette abbaye à l'an 804, lorsque Éribert, le premier comte du Vivarais dont le nom nous soit connu, y appela les moines Bénédictins de Saint-Benoît d'Aniane. En 970, l'archevêque d'Arles vint consacrer une chapelle, sous l'invocation de Saint-Michel, que venait de faire construire une dame Gotolinde sur l'emplacement d'une église primitive. Mais il faut attendre 1095 pour voir consacrer l'église actuelle par le pape Urbain II.

Elle comportait à l'origine trois nefs, longues de quatre travées, voûtées en berceau, un vaste transept avec coupole sur trompes à la croisée et trois absides semi-circulaires, le sol du chœur et du transept dominant de plus de trois mètres celui des nefs et recouvrant une vaste crypte transversale s'étendant sous l'ensemble du chevet et du transept dont elle épousait le plan.

Abbatiale de Cruas : La coupole de la croisée du transept

La coupole de la croisée du transept
Le décor des trompes est une peinture en trompe-l'œil du XVIIIe siècle

Cette crypte abritait les reliques de saint Torquat et de saint Josserand que les fidèles pouvaient venir vénérer sans troubler l'office des moines siégeant au dessus, dans le chœur. Au XIIe siècle, l'église, devenue trop petite, est augmentée d'une cinquième travée plus longue que les autres, mais la déclivité du terrain à l'ouest contraint d'édifier au revers de la façade un escalier permettant de descendre dans l'église : le portail d'entrée se trouve ainsi à peu près au niveau du chœur surélevé.
   Mais de graves avatars vont bientôt considérablement altérer l'aspect intérieur et extérieur de l'édifice.
  Encore récemment*, le visiteur pénétrant dans l'église était étonné de se trouver à la hauteur de gros chapiteaux romans surmontant les piliers courts et massifs. Le sol dallé des trois nefs se raccordait à celui du chœur. S'il en éprouvait la curiosité, on lui faisait visiter les deux cryptes : celle d'origine, sous le chœur et une autre dite «crypte de correction» sous une partie de la nef centrale. Il faut savoir que dès le XIIe siècle les débordements du torrent voisin Crûle (Crula Vallis = Cruas) ont causé de graves soucis aux moines, ruinant les bâtiments abbatiaux tandis que des torrents de boue et de graviers envahissent régulièrement l'église. À la fin du XVIe siècle, les troubles de la guerre civile les incitent à se retirer au château abbatial sur la colline.

À leur retour dans le monastère dévasté, ils renoncent à déblayer en totalité les nefs qu'ils assainissent tant bien que mal et comblent par des apports de chaux et de décombres, si bien que dès la fin du XVIIIe siècle le sol est partout uniformisé au niveau de celui du sanctuaire.
    Mais il reste à lever l'énigme de la seconde crypte que l'on a cru longtemps avoir été creusée après coup dans le sol remblayé de la nef.

Abbatiale de Cruas : La tribune monastique

La tribune monastique est supportée par des voûtes en croisées d'ogives reposant sur quinze fines colonnes monolithes par l'intermédiaire de chapiteaux délicatement sculptés.

À droite : Vue prise du haut de l'escalier qui, depuis le portail occidental, permet de descendre dans la nef.

Abbatiale de Cruas : Vue d'ensemble de la nef

Quinze frêles colonnettes surmontées de chapiteaux admirablement fouillés supportent une voûte à nervures. Les anomalies architecturales de cette prétendue «crypte» ont conduit Robert Saint-Jean à soupçonner que l'on devait plutôt se trouver en présence d'une rare et authentique tribune monastique, construite vers le milieu du XIIe siècle, et à proposer que des fouilles systématiques soient entreprises qui élucideraient la structure primitive du monument tout en renseignant sur les étapes successives des altérations subies ; il appert qu'au cours des âges les moines, las d'avoir toujours à déblayer les nefs, ont édifié entre les piliers des murs de refend pour isoler le dessous de la tribune, comblé les bas côtés et construit sous les troisième et quatrième travées une lourde voûte basse déterminant un prolongement de la tribune à usage de nécropole et enfin comblé la cinquième travée enfouissant ainsi l'ancien escalier d'accès au sol primitif des nefs.
    Assisté de Pierre et Jean-Paul Peylhard et d'un groupe d'étudiants bénévoles, Robert Saint-Jean a entrepris, sous le contrôle du service des Monuments Historiques, le déblaiement des parties enfouies. On reste confondu devant l'énormité du travail accompli dans ces conditions. Suivant une rigoureuse méthode stratigraphique, ils ont remué, tamisé et évacué près de douze cents mètres cubes de déblais, notant l'emplacement et la nature de tous les indices rencontrés : éléments architecturaux cachés, monnaies, fragments de mosaïques ou d'éléments sculptés, tombeaux, etc. Il faut avoir vu ces travaux pour apprécier la ferveur des participants qui, de temps à autre, prenaient une détente en écoutant, recueillis, de la belle musique classique exécutée par quelques-uns d'entre eux.

Les fouilles sont actuellement suspendues, mais il faut espérer que l'administration des Monuments Historiques les poursuive jusqu'à l’achèvement du programme conçu il y a plus d'un siècle par Prosper Mérimée.

Abbatiale de Cruas : Chapiteau de la tribune monastique Abbatiale de Cruas : Chapiteau de la tribune monastique

Chapiteaux de la tribune monastique

Abbatiale de Cruas : Chapiteau de la tribune monastique
Abbatiale de Cruas : La crypte

La crypte du XIe siècle située sous le «chœur monastique», c'est-à-dire l'ensemble des trois absides et du transept.

Abbatiale de Cruas : Chapiteau de la crypte
Abbatiale de Cruas- Chapiteau de la crypte : l'orant

Chapiteaux de la crypte, dont le célèbre orant.

Sortie-conférence du 28 mai 2005

Nous ne reproduirons pas l'intégralité du compte rendu de cette récente visite, car une grande partie des informations qu'il contient au sujet de l'abbatiale recoupent celles figurant dans le texte ci-dessus. En revanche, on y trouvera la partie concernant le château des moines et le vieux village, qui n'ont pas été visités en 1976.

Jean Bouvier, assisté des frères Peylhard, enfants du pays, deux des trois acteurs avec M. Robert Saint-Jean de la campagne de fouilles déterminante de 1972 à 1976, nous présentent en détail l'édifice.
   Fondée en 804 par des moines bénédictins envoyés par l'abbaye de Saint-Benoît d'Aniane, l'abbaye, ruinée une première fois et reconstruite au Xe siècle, prend son essor après une nouvelle reconstruction à la fin du XIe siècle. Elle sera honorée en 1095 par la visite du pape Urbain II qui procédera en grande pompe à sa consécration. Le monastère prend une grande dimension au XIIe siècle et se trouve à la tète d'une quarantaine de prieurés répartis sur quelque huit diocèses.
   Les guerres de religion lui portent un coup fatal. Le cloître et les bâtiments conventuels sont ruinés, l'abbatiale saccagée. Les moines se réfugient à l'ouest sur le coteau dans leur château-abbaye où ils demeureront de 1580 à 1628.

Abbatiale de Cruas : Le chevet

[...] L'abbatiale est une des plus élégantes réalisations du premier art roman méridional fortement inspiré des constructions lombardes. Elle se compose de trois nefs en berceau s'achevant à l'est par des absides cintrées. Au passage, transept avec coupole sur trompes surmontée d'une élégante tour lanterne, quatre travées du XIe siècle et une cinquième du XIIe, plus grande, qui supporte le clocher et abrita, pour un temps, la chapelle haute Saint-Michel.
   L'art lombard se manifeste par la superposition de l'ensemble transept, chœur, absides et d'une crypte enterrée seulement de 0,80 m, mettant ainsi le sanctuaire à 3,30 m au-dessus de la nef, ceci pour séparer les moines des paroissiens ou pèlerins. Mais, au Xlle siècle, les moines devenus plus nombreux décident d'agrandir le niveau supérieur par une tribune monastique.
[...] L'architecture extérieure nous confirme avec ses «bandes lombardes», largement employées en haut des murs, l'inspiration venue du lac de Côme.

Le portail ouest en plein cintre sous sa profonde arcature et ses colonnettes jumelles était-il ou non protégé par un porche dont on voit les amorces ?
   Qu'y a-t-il sous nos pieds dans le terre-plein sud où se trouvait le cloître ? Des merveilles certainement que les trois mètres de remblai ne nous permettront pas de découvrir de sitôt.
   Jean BOUVIER s'attarde quelque peu sur les six milliaires romains* présents sur la commune de Cruas, dont cinq sont encore visibles, le sixième ayant été transporté à Alba. P. et J.P. Peylhard nous captivent par leurs connaissances et la qualité de leur expression. Qu'ils soient chaleureusement remerciés !

Château-abbaye dit "château des moines" et site médiéval

Château où il n'y eut jamais ni châtelain ni châtelaine, mais simplement des moines, l'appellation faisant simplement référence à son caractère fortifié.
Par le portail, et non la poterne, Jean BOUVIER regroupe dans la chapelle ce qui reste de participants, car certains, vaincus par la chaleur, nous ont quittés.  
Très tôt, vraisemblablement au Xle siècle, les dégâts provoqués par les inondations du torrent Crûle incitent les moines à construire sur le coteau une chapelle annexe, mais elle servira aussi de refuge lors des époques troublées. Au XIIe siècle, elle sera flanquée au sud d'un petit oratoire. Au XIVe siècle, ses murs furent surélevés et elle deviendra chapelle-donjon avec trois tours rondes équipées de créneaux, mâchicoulis et archères cruciformes. Le logis des moines sera construit à cette époque. La quatrième tour N-O le sera au siècle suivant.

Cruas : le château des moines Cruas : le château des moines

Le château des moines

Cruas : le château des moines

C'est ainsi que le Château des Moines sera fin prêt pour affronter les guerres de religion. En 1574, 1585, 1628, 1683, les moines repoussèrent avec succès les assauts menés par les huguenots qui détenaient cependant toutes les places voisines. L'épisode de 1585 amena la peste et, parmi tant d'autres, l'abbé de Cruas, Étienne Deodel, en mourut. C'est au Xlle siècle, semble-t-il, que commence à se développer le village. Les habitants sont directement liés au service temporel de l'abbaye. Six maisons de cette époque sont connues. Leur appareillage est soigné et le décor travaillé, en particulier les ouvertures. Au Xllle siècle, le village se développe et une enceinte est construite pour en assurer la protection. Au cours des siècles suivants, nouvelles extensions, les remparts sont déplacés. Au XVIe siècle, le caractère résidentiel du village va se perdre, il sera habité par une population plus pauvre et la qualité de l'habitat en souffrira.
   Après les guerres de religion, il ne reste plus que six moines qui vont se fondre dans la population. En 1741 l'évêque de Viviers prend une ordonnance visant à la suppression du monastère.
   Le village continuera à vivre jusqu'au milieu du XXe siècle. Il renaît aujourd'hui grâce aux efforts de la commune, propriétaire de l'ensemble du site, habitations et "Château".

   Il est 17 h, la visite se termine. Merci Monsieur Bouvier.

Michel Robert