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À la découverte des monastères de la Montagne
LANGOGNE (Lozère)

Nous venions de consacrer deux journées de colloque « À la découverte des monastères de la Montagne », ces hautes terres administrativement écartelées entre trois provinces d’hier, Gévaudan, Velay et Vivarais et trois départements d’aujourd’hui appartenant à trois régions. Les établissements monastiques du Velay et du Vivarais ayant eu la quasi-exclusivité des communications présentées, nous avions choisi de consacrer à Langogne, en Gévaudan, la demi-journée de visite prévue en fin de colloque. Langogne, née à la fin du xe siècle autour d’un prieuré bénédictin et rapidement devenue un bourg commerçant actif au confluent de l’Allier et du Langouyrou, sur le « chemin de Régordane ». Cette ancienne voie de commerce reliant Le Puy au port de Saint-Gilles fut particulièrement fréquentée aux xiie et xiiie siècles, quand les conditions climatiques favorisaient l’agriculture, entraînant le développement des villes. On construisit alors des ponts, on pava les passages difficiles. Puis vint une période de déclin, avec le retour d’un climat plus rude, avant un regain d’intérêt du xviiie siècle, pour l’acheminement de l’artillerie royale. Aujourd’hui, pèlerins et randonneurs ont remplacé marchands et militaires sur ce qui est devenu le GR 70.

En allant de N.-D. des Neiges à Langogne, nous relions également deux haltes d’une autre voie célèbre, le « chemin de Stevenson », parcouru en 1878 par l’écrivain écossais qui relata son voyage avec une ânesse, du Monastier-sur-Gazeille à Saint-Jean-du-Gard, dans un ouvrage resté célèbre.

L’église prieurale et le cœur de ville

À Langogne nous sommes accueillis par Jean Chaize, enseignant qui se présente modestement comme un « passeur d’histoire » et qui sera notre guide pour la visite de l’église et du centre historique.

église de Langogne

Église de Langogne côté sud

L’église est le monument le plus ancien et le plus intéressant de la ville. Un premier édifice, dédié aux saints jumeaux Gervais et Protais, a été fondé ici en 998 par Étienne, vicomte de Gévaudan, et donné en 999 à l’abbé de Saint-Chaffre pour qu’il fonde un monastère. Cette donation étant accompagnée du legs de domaines agricoles en Gévaudan et Vivarais, le prieur et seigneur de Langogne, nommé par l’abbé, possédait ainsi douze bénéfices en Vivarais, dont l’église Saint-Théofrède de Faugères.

église de Langogne fa�ade ouest

Église de Langogne façade occidentale

L’édifice que nous voyons aujourd’hui est l’église romane rebâtie par les moines au xiie siècle et fortement remaniée par la suite. Il avait été partiellement détruit en 1568 par une troupe protestante venue d’Alès sous la conduite de Mathieu Merle, qui avait pillé et saccagé la ville et le monastère. Au début du xviie siècle, le chœur fut reconstruit avec un chevet plat. Entre 1872 et 1875, il fallut agrandir l’édifice, devenu insuffisant pour la population. Le clocher actuel a été édifié en 1830, le précédent ayant été détruit par un incendie en 1784.

La façade ouest, la plus intéressante, est bâtie en moellons de grès alternant avec des éléments volcaniques sombres. Son portail de grès jaune en accolade, inscrit dans un arc en anse de panier surmonté d’une baie flamboyante, a remplacé le portail roman dont ne subsistent aujourd’hui que deux colonnes tronquées de part et d’autre.

L’intérieur apparaît massif, austère et sombre ; les murs sont de pierre foncée et les fenêtres hautes ne diffusent qu’avec parcimonie la lumière d’une journée grise. Cette ambiance était peut-être rassurante pour les habitants qui jadis se rassemblaient là, y tenant même le marché par les jours de grand froid, et pour les pèlerins qui passaient la nuit sur la paille étalée à leur intention.

église de Langogne chapiteau de la luxure

La luxure

chapiteau

La protection divine


ND de tout pouvoir

N.-D. de Tout Pouvoir

La nef à trois travées est voûtée en berceau, comme les bas-côtés, très étroits. Les chapiteaux, de facture rudimentaire, sauf deux, sont décorés de feuillages ou de scènes historiées sur le thème du péché (la luxure figurée par une femme mordue aux seins par deux serpents1) ou de la protection divine (anges protégeant contre les démons des âmes figurées comme de petits corps nus). Dans l’angle sud-ouest, on descend par quelques marches dans la chapelle de N.-D. de Tout Pouvoir, voûtée d’ogives, qui daterait du xve ou du xvie siècle. C’est de là que partait un passage souterrain vers les bâtiments monastiques, ce qui explique sa position en contrebas. Elle doit son nom à la statue de Vierge à l’Enfant qui s’y trouve aujourd’hui et que l’on promène dans les rues de la ville le premier dimanche de juin. Cette statue assez rustique est faite d’un billot de bois sans bras ni jambes, d’où émergent deux têtes, sur le modèle de la Vierge noire du Puy. Comme cette dernière, elle a le corps entièrement couvert d’un vêtement que l’on change régulièrement. D’âge incertain (xviiie siècle ?), elle a été repeinte au début du xxe siècle.

Revenant sur nos pas, nous retrouvons la place des Moines, où s’élevait jadis le monastère jouxtant l’église, dont ne subsistent, outre la trace dessinée sur le sol, que d’infimes vestiges du cloître : deux arcades prises dans la façade d’une maison et la plaque marquant l’emplacement du puits central.

La place circulaire est bordée de hautes et belles maisons anciennes où l’on peut voir quelques têtes sculptées et des écussons portant des dates vénérables : 1605, 1617… Sous le rebord de leur toit à génoise, plusieurs de ces maisons ont gardé une poulie qui servait à hisser les marchandises entreposées dans le galetas, foin ou salaisons. Au rez-de-chaussée, les anciennes boutiques ont été transformées en garages.

Place des moines

Place des Moines

Le cœur de ville, disposé en cercle autour de cette place, constitue une « circulade » qui a été entourée, au xiie siècle, de remparts renforcés de cinq tours et percés de deux portes, localement préservés.

À l’extérieur des remparts

Franchissant la porte sud, nous traversons le boulevard circulaire, installé sur les anciens fossés, comblés au début du xviie siècle, et nous suivons la rue du Vieux Pont, bordée d’anciennes maisons dont l’une, où l’on payait jadis le péage, près du pont, est appelée « la maison du juif ». À cause de l’étoile sculptée sur la façade ? Mais cette étoile n’a que cinq branches. En face, une autre vieille maison présente aux passants une sculpture réaliste localement appelée « lou cagaïre ». Un érudit du siècle dernier a suggéré que l’exhibition de cet homme accroupi et déculotté était une invitation à se purifier avant d’entrer en ville. Le vieux pont de 1563 franchit le Langouyrou qui prend sa source en forêt de Mercoire et actionnait jadis moulins bladiers, moulins à foulon et martinets à battre le cuivre. Le débit abondant de cette rivière témoigne de la richesse en eau de la Lozère, raison pour laquelle ce département avait d’abord reçu le nom de « département des sources » après la Révolution.

Au-delà du pont, le vieux chemin continuait plein sud, vers Luc et Nîmes, laissant sur la droite la forêt de Mercoire, au cœur de laquelle vivait jadis une abbaye de moniales cisterciennes, placée sous la juridiction de l’abbé de Mazan, dont les bâtiments subsistants sont aujourd’hui reconvertis en ferme. Cette forêt faisait partie du territoire parcouru de 1764 à 1767 par la terrible « bête du Gévaudan » dont la première attaque blessa une femme aux portes de Langogne et la seconde tua une adolescente à Saint-Étienne-de-Lugdarès, prélude à une période de terreur où plus de 100 personnes allaient perdre la vie.

Près de la porte sud, la halle aux grains, une des plus grandes de France, a été construite par le prieur à l’extérieur des remparts, au moment où la ville débordait de son enceinte. Soutenue par 14 robustes piliers, ses dimensions soulignent l’importance de l’activité commerciale de Langogne où s’offraient céréales, produits fermiers, cuirs et laines du pays, châtaignes des Cévennes, sel, huile et vin du Midi, ainsi que des plantes tinctoriales : pastel, garance, genêt. Des changeurs se tenaient aux quatre coins de la halle, car, avant la Révolution, monnaies et unités de mesure variaient avec les régions. Aujourd’hui cette halle abrite le marché hebdomadaire.

Dans la ville qui se targue de conserver le « chef » de Gargantua et dont les foires duraient autrefois plusieurs jours, la gastronomie fait une large place à la charcuterie et privilégie les plats roboratifs comme la « maouche » (estomac de porc farci) et les « manouls » (panse, tripes et pieds de mouton).

Continuant notre tour des remparts, nous passons au pied d’un ancien quartier de dentelières. Lorsque l’activité lainière déclina, vers 1880, beaucoup de femmes de la région se tournèrent vers la fabrication artisanale de la dentelle de coton, la fameuse « dentelle au carreau ».

Un musée vivant, la filature des Calquières

Certains d’entre nous veulent enrichir leur journée d’une expérience originale : voir des machines plus que centenaires élaborer sous leurs yeux un fil de laine à partir de la toison du mouton. La filature des Calquières, dont le nom rappelle qu’elle a remplacé une tannerie, les calquières ou chauchières étant les bassins où l’on travaillait les peaux à la chaux, est installée en bordure du Langouyrou qui actionnait ses mécanismes. C’est aujourd’hui un musée vivant où fonctionnent à la force de l’eau, à partir d’une roue à aube en mélèze, bois réputé imputrescible, des machines datant du xixe siècle. Les étapes de la préparation du fil de laine se succèdent sur les trois niveaux du bâtiment. En bas, la laine brute est décrottée, lavée et mise en bourre par battage. Au-dessus, des cardes nappeuse, bobineuse et fileuse présentent les trois stades d’élaboration du fil. Mais c’est à l’étage supérieur que se trouve ce qui faisait la fierté de la filature, une machine anglaise de 1850, la « Mull Jenny », qui, avec son large chariot coulissant sur trois rails, faisait le travail de 20 cardes fileuses traditionnelles. Le fil des bobines passait ensuite à la retordeuse qui le renforçait par torsion. La filature travaillait trois couleurs naturelles de laine, le blanc, le biset et le burel (noir), qu’elle pouvait éventuellement mélanger.

La filature des Calquières est l’un des trois édifices de Langogne protégés au titre des monuments historiques, avec l’église et la halle aux grains. Elle est un témoin du grand passé lainier de la Lozère, département où, dit-on, il y avait trois fois plus de moutons que d’habitants et qui exportait ses burates, cadis, serges et autres étoffes dans toute l’Europe, jusqu’à Saint-Pétersbourg. Un patrimoine qui rappelle que « la laine habille l’homme depuis 12 000 ans ».

Pierre Court

Écusson sur une maison de la place aux moines

Écusson sur une maison de la place aux moines

chapiteau

1- La même scène se retrouve sur un chapiteau du portail de l'église de Coucouron, pas très éloignée de Langogne. Robert Saint-Jean (cf. bibliographie) indique que « ce thème, apparu au porche de Moissac et au portail de Saint-Sernin de Toulouse, est assez fréquent dans le midi de la France »

Bibliographie