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LARNAS, GROSPIERRES - HISTOIRES DE PIERRES EN VIVARAIS

La découverte, dans le cadre de travaux, lors de fouilles de sauvetage effectuées au presbytère de Grospierres à partir de 2008, de trois motifs médiévaux, sculptés sur des plaques de pierre, a été publiée par Nicolas Clément1. Ayant eu connaissance de cette découverte, avant même d’en lire la publication, j’avais contacté Nicolas Clément à ce sujet. Après la lecture de son analyse, fort intéressante, j’ai quelques remarques et précisions à y apporter ainsi que des informations complémentaires.

sculptures Grospierres

Blocs trouvés dans le presbytère de Grospierres. Dimensions : 1+2 : 58x29 cm - 3 : 21,5x29 cm.

Il me faut présenter rapidement ces trois blocs lapidaires dont deux formaient un seul panneau (1+2) brisé récemment. Ces trois pièces ont en commun d’être ornées, tout ou partie, de motifs d’entrelacs formés de rubans à trois brins. Sur le panneau brisé, les motifs 1 et 2 sont inscrits dans des surfaces inégales en largeur. Le panneau n°1 est orné d’un motif fermé classique, ici à usage purement décoratif, composé d’un ruban aux boucles anguleuses, dont les raccords maladroits des brins et le manque de maitrise du dessin sont totalement à l’inverse du panneau n°2 où le motif est parfaitement dessiné et exécuté.

Motif chapelle St Baldon

Motif dans la chapelle Saint-Baldon à Orange (Vaucluse)

Certains motifs d’entrelacs fermés composent une famille de symboles prophylactiques, dont la représentation s’étale sur des siècles, évoquant la protection et l’éternité. J’en présente ici quatre, que l’on trouve dans les édifices religieux médiévaux :
1) L’entrelacs quadrilobé2 ou « nœud de Salomon » (qui fera l’objet d’un article ultérieur), traité en monobrin ou multibrins est très présent sur les mosaïques romaines, dans toutes les parties du monde ayant formé cet empire (l’influence antique perdure tout le Moyen-Âge et plus tard3). Mais il apparaît aussi, sous forme de sculptures ou de graffiti, dans des édifices religieux pré-romans et romans : abbaye de Lérins à Cannes, église de Saint-Clément en Ardèche4, chapelle Saint-Baldon à Orange (Vaucluse). Il est souvent associé au « nœud d’éternité » (Saint-Baldon) de l’époque romaine à la période romane.

Motif église de Vesseaux

Motif en remploi dans le clocher de Vesseaux

2) Ce dernier motif est présent dans toutes les civilisations : en Afrique (Somalie), aux Indes, dans toute l’Europe (art celte entre autres5). Deux autres motifs sont assimilés au « nœud de Salomon » (à tort) par certains auteurs (ci-après § 3 et 4), alors que le dessin s’en différencie.

3) Le motif présent en remploi dans le clocher de Vesseaux (Ardèche) qui est aussi un entrelacs quadrilobé mais noué différemment. Représenté sur une pièce d’orfèvrerie moderne, je l’ai vu appelé aussi « nœud d’éternité ».

4) Enfin un motif, qui, contrairement au « nœud de Salomon » où les deux figures oblongues (parfois ovales) sont perpendiculaires, a une forme en crux decussata ou croix de Saint-André où les deux figures se croisent en oblique. La croix de Saint-André n’est devenue un symbole religieux qu’à partir du Moyen-Âge. Certains auteurs justifient leur assimilation du quatrième motif au « nœud de Salomon » (en particulier lors de représentation sur un chapiteau) par, d’après eux, une déformation du dessin due au manque de place obligeant le sculpteur à le modifier ?
Le nœud de Salomon et le motif de Vesseaux sont présents ensemble sur le décor de plaques de chancel carolingiennes (Italie)6 associés à d’autres motifs végétaux et zoomorphes, inclus dans des espaces délimités par des entrelacs (dessin ci-dessous).

Plaque de chancel du ixe siècle - Musée d'Orvieto, Italie (cliché CISAM à Spoleto)

Le panneau n°2 est orné d’un quatre feuilles ici lié au cercle avec cercle indépendant (le cercle intérieur visible en bas du motif, à la limite de la cassure, ne laisse planer aucun doute à ce sujet). Plus généralement il figure relié au cercle (les rubans du cercle continuent en se nouant pour se relier au motif sous-jacent)7. Il se distingue ici sur d’autres points. Il est, pour moi, la plus belle surprise de cette découverte, et je le traiterai plus loin en détail.

Le panneau n° 3, incomplet sur deux côtés, reprend des entrelacs, mais le ruban se replie de façon encore plus anguleuse que sur le motif n°1, puisque se terminant en pointes (comme à Alba et à Vagnas, voir plus bas). Les raccords des brins y sont tout aussi maladroits. Il offre cependant une particularité très intéressante : la représentation sous le décor d’entrelacs, en bas de la pierre, d’un motif zoomorphe : deux quadrupèdes (l’un tronqué, l’autre complet) dont le dessin est tout aussi peu maîtrisé que les entrelacs ; s’agit-il d’un loup, d’un chien ou de tout autre quadrupède ?8 Si, comme l’indique Nicolas Clément, le chien et le loup sont bien présents dans l’art roman ardéchois, des quadrupèdes pouvant y être assimilés sont aussi présents sur des plaques de chancel datées du ixe ou xe siècle, associés sur un même décor à des motifs symboliques ou décoratifs (parfois géométriques), ainsi qu’à des motifs végétaux9. Je pense que cette représentation animale ne peut être retenue absolument pour une datation aussi basse que le xie ou xiie siècle.

L’art carolingien est loin d’être avant tout un art végétal. Même si la diversité d’éléments de décor est peu présente en Ardèche, elle existe cependant : pierre provenant du Monastier à Vagnas. En comparant les trois motifs de cette découverte, une conclusion s’impose : deux sculpteurs distincts ont travaillé sur ces décors : un compagnon en pleine possession de son art (motif 2) et l’autre maîtrisant mal son dessin et l’exécution de celui-ci. Ces pierres pouvaient toutes faire partie d’un ensemble (ou pas) : chancel canonique (clôture séparant l’espace liturgique des fidèles), protection d’un sarcophage ou sépulture privilégiée (Viviers vie siècle), ambon, décor intérieur au choeur, ciborium, autel ? L’association des catégories de motifs est très présente sur des plaques et piliers de chancel en Italie, surtout au ixe siècle, mais aussi dans le sud de la France (plaque de chancel de Vence, Alpes- Maritimes). Sur des ambons et des sarcophages, des entrelacs ou des rinceaux végétaux encadrent parfois des paons ou autres oiseaux, aussi des quadrupèdes, en position affrontée. Si, comme indiqué plus haut, en Ardèche on a peu d’exemples des trois types de décors associés datés entre les vie ou viie et xe siècles, voici ceux que je connais :

Remploi dans l'église de Valvignères

Remploi dans l'église de Valvignères

Paon d'Alba

Deux fragments du paon d'Alba (cf. réf. 13, vol. 15/1, p. 92, fig. 10)

a) La pierre située à l’intérieur de l’église de Valvignières, à droite de la porte ; un trou en bas de la pierre indique qu’il ne s’agit pas de son premier remploi. Le décor représente une croix (très intéressante car de forme identique à celle du contrefort sud de la chapelle Saint-Ostian à Viviers : les extrémités des bras ont un tracé ni tout à fait bifide, comme la croix de Saint-Jean de Jérusalem ou la croix de Malte, ni tout à fait pattée comme la croix associée au quatre feuilles qui se situe dans le pignon du clocher de cette même chapelle (croix pattée hospitalière ?), mais forment deux courtes pointes anguleuses légèrement courbes). La croix pattée se retrouve souvent sur des bas-reliefs d’églises anciennes comme l’église byzantine d’Advat en Israël. Toutes ces croix sont dérivées de la crux quadrata ou croix grecque10, dont les bras sont de longueur égale. Ici, dans l’un des quatre espaces délimités par la croix, se trouve un oiseau qui serait un aigle (Mme Buis y voit une volaille picorant). La pierre est remployée retournée : l’oiseau est à la verticale. Qu’il s’agisse d’un aigle est possible, mais l’hypothèse avancée dans l’ouvrage de l’abbé Arnaud11 est actuellement invérifiable vu l’état dans lequel la pierre nous est parvenue : entre les bras manquants de la croix et dans la partie martelée auraient figuré les symboles des quatre évangélistes12.

Paon d'Alba

Fragment du paon d'Alba (cf. Yves Esquieu, Rev. Vivarais, N°3, 1975, p. 129-134, fig. 4

b) Les trois fragments actuellement retrouvés du paon d’Alba datés du vie ou viie siècle13 : on y voit au-dessus de l’oiseau un fragment de dessin de rinceaux14 et sous le ventre de l’animal, un motif végétal dont on peut supposer qu’il sert de support à ses pattes15. Les paons étant généralement représentés par deux en position affrontée comme indiqué plus haut (sarcophage de Théodata à Pavie – Italie)16, il serait fort intéressant de retrouver les pièces manquantes du motif, d’autant plus que je ne connais pas d’autre paon dans la région sud-est, à ce jour. Dans l’art chrétien des origines le paon donnait l’idée de la cité et avait valeur d’éternité (on croyait sa chair imputrescible). Un fragment a été publié par Yves Esquieu (Revue du Vivarais N° 3, 1975, p. 129-134, fig. 4 : découvert isolé du contexte des deux autres, une datation trop basse lui avait été attribuée). Pour les deux autres fragments, voir la référence 13, vol. 15/1, p. 92, fig. 10.

c) Vagnas : au petit musée du village sont exposées des pierres provenant des fouilles du site du Monastier. D’autres pierres issues du même site auraient été récupérées par le musée d’Alba. Parmi celles exposées à Vagnas, un fragment de chancel présente deux similitudes avec la pierre n°3 : mêmes entrelacs à rubans de trois fils avec boucles anguleuses repliées en pointe et en bas de la pierre, dans les espaces délimités par l’entrelacs, se trouve à gauche un motif zoomorphe (oiseau dont le long bec recourbé peut faire penser à un aigle). De plus, à droite un motif végétal (lys ?). Nous avons bien là un exemple de motif associant les trois éléments : décor + animal + végétal ; mais seuls les trois exemples que je viens de décrire sont présents en Ardèche, à ma connaissance.

Fragment de chancel exposé au musée de Vagnas

Fragment de chancel exposé au musée de Vagnas

Peut-être y en a-t-il d’autres à découvrir lors de fouilles ou dans les caisses du musée d’Alba ou encore dispersés dans des collections privées et non publiés, ou publiés mais m'étant inconnus pour l'instant. Comme je l’ai déjà signalé, le motif qui m’apparaît comme le plus intéressant dans la découverte de Grospierres est le motif n°2. Dans mon article consacré au remploi de Larnas7, j’analysais l’un des remplois, situé à l’intérieur de l’église romane Saint-Pierre, qui est pratiquement inconnu car peu visible, situé à environ quatre mètres de hauteur. Si l’on juxtapose ces deux motifs, une similitude concernant l’un des éléments les composant saute aux yeux : les deux cercles concentriques formés de rubans monobrins, situés de part et d’autre de celui composé par le rang de perles ovales, sont identiques et ils se distinguent des autres motifs perlés connus7 sur quatre points :

a) La forme ovale des perles

b) Le fait que dans les deux cas le cercle est indépendant

c) Le dessin : l’importance du relief et de la largeur des rubans encerclant les perles ovales par rapport aux motifs avec perles rondes où le ruban est généralement très étroit par rapport à la hauteur des perles

d) Dans les deux cas l’entrelacs est taillé en biseau (à ce qu'il semble du moins, car la situation de la pierre de Larnas rend l'analyse de ce détail plus délicate) et le cercle perlé en demi-ronde. Ces quatre singularités m’avaient amenée à considérer Larnas comme un motif unique (ou orphelin) n’en connaissant alors aucun exemplaire comparable. En cela la découverte de Grospierres, non seulement augmente le corpus de pierres sculptées médiévales en Ardèche, mais les deux motifs décrits ci-dessus sont présents uniquement sur le territoire vivarois (comme le motif du paon), à ma connaissance, à ce jour. Si l’on compare plus attentivement les deux motifs, plusieurs observations peuvent être faites :

Comparaison des motifs de Grospierres et de Larnas

À gauche, motif n° 2 de Grospierres, à droite, celui de Larnas

- Celui de Grospierres semble de facture plus soignée que celui de Larnas (ou cela est peut-être dû à l’usure de la pierre plus importante à Larnas).

- Si ces deux éléments font partie de deux décors différents connus, l’un lié au quatre feuilles, l’autre au losange, il est à signaler que le quatre feuilles est le plus souvent représenté relié ou lié par un ruban à trois brins (ou fils) comme à Saint-Sulpice de Trignan à Saint-Marcel d’Ardèche (pierre volée)17, Saint-Ostian à Viviers et dans d’autres sites (Nîmes, Fréjus, Vaucluse). Par contre un remploi en Arles est orné d’un quatre feuilles composé d’un ruban à trois brins qui est relié par un double cercle monobrin encadrant des perles rondes et entre les espaces délimités par le dessin, des motifs végétaux (fruits et feuilles) sont représentés, formant une croix18. Les compagnons, ou groupes de compagnons, qui sculptaient ces pierres étaient itinérants et se déplaçaient sur de longues distances. Dans les territoires bordant l’axe rhodanien, sur ses deux rives (la rive droite étant ici plus particulièrement concernée), la plupart des motifs présents aussi en Italie, Espagne et d’autres régions d’Europe sont représentés. L’Italie et l’Espagne étant les pays qui ont conservé le plus grand nombre de parties d’édifices et de sculptures médiévales, surtout pour la période du haut Moyen-Âge, en comparaison de la France où le seul groupe important de pierres provenant d’un chancel se trouve à Metz (Saint-Pierre aux Nonnains).

Les sculpteurs étaient commandités par les évêques, abbés ou prieurs. Il y a une autre catégorie possible de commanditaires que je n’ai encore jamais vue citée dans les textes portés à ma connaissance à ce jour : il s’agit des seigneurs médiévaux dont les châteaux, à de très rares exceptions près (une exception en Ardèche justement : le château de Saint-Romain de Valmordane à Saint-Barthélemy-le- Plain19) possédaient un lieu de culte. Le château de Berzé-le-Chatel en Saône-et-Loire possède une remarquable chapelle carolingienne, particulièrement bien conservée par ses propriétaires20.

Les compagnons arrivaient avec leurs motifs, mais on peut supposer qu’au cours de leurs déplacements ils pouvaient être amenés à en créer de nouveaux ou à en modifier d'existants (Larnas et Grospierres par exemple). Les commanditaires pouvaient leur laisser l’entière responsabilité du choix des motifs ou leur demander la reproduction de ceux vus en d’autres lieux. Il est certain que si les motifs évoluent et forment des familles ou catégories, leur nombre est relativement restreint et on les retrouve partout21. Il est difficile de savoir dans quel cas un compagnon exécutait le dessin et la sculpture ou s’il pouvait laisser l’exécution à un apprenti, après description du motif désiré. Le dessin du motif est maîtrisé aussi bien à Larnas qu’à Grospierres, mais la qualité d’exécution de sa sculpture semble supérieure dans ce deuxième lieu. Mais cela implique-t-il une contemporanéité d'exécution ? La datation retenue pour Larnas se situe au milieu du xe siècle. Les deux villages étant distants, à vol d’oiseau de 25 km (10 km de plus par la route), soit :
- le même compagnon a exécuté le dessin et la sculpture des deux motifs,
- soit un compagnon ou groupe de compagnons a copié le dessin sur un site pour le reproduire sur l’autre, de son propre choix ou à la demande du commanditaire (s’agit-il d’un même commanditaire pour deux sites ?) Le travail de l’archéologue est de procéder à une enquête chronologique à la recherche de la preuve (qu’il est loin de trouver à chaque fois). Il ne lui reste alors qu’à envisager le maximum d’hypothèses pouvant justifier les résultats obtenus.
Reste la question de savoir à quel type des ensembles énumérés plus haut appartenaient ces pierres. L’absence de traces de fixation sur les bords des plaques élargit le champ des possibilités mais n’exclut pas nécessairement de la liste un dispositif de type chancel pour plusieurs raisons :

- aucun chancel ne nous étant parvenu en l’état, hormis des traces de fixations sur certaines plaques et piliers et des morceaux de rails de pierre retrouvés dans lesquels le bas des éléments venaient s’encastrer, nous ne savons pas très bien comment le haut des plaques pouvait aussi être maintenu assemblé22.

- les trois pierres trouvées (dont deux formaient un seul élément) sont incomplètes sur un ou deux côtés. Le sens de disposition sur la photo des motifs 1 et 2 est-il celui d’origine ?

- la raison invoquée par Nicolas Clément, que la représentation du motif zoomorphe en bas de la pierre n°3 implique nécessairement un positionnement en hauteur, ne tient pas comme preuve éliminant la possibilité du chancel (voir plus haut et pierre de Vagnas).

Mais cela n’exclut pas d’autres usages à envisager. Cependant j’aurais tendance à croire que l’éventualité de la frise de décor en hauteur est peut-être difficile à retenir en raison de l’importance de la hauteur que l’on peut supposer des plaques quand elles étaient entières qui rend cette possibilité peu probable, que leur positionnement soit d’origine ou pas.
Les sépultures trouvées autour de l’église romane dont il ne reste presque rien, donnent à penser qu’un édifice antérieur a existé. Mais dans ce cas quand le situer ? En l’absence d’autres éléments, je me garderai bien d’une conclusion aussi définitive que l’attribution de ces pierres à une période basse (xie ou xiie siècle) qui est celle de Nicolas Clément.

Comme on l’a vu, les motifs figurés, zoomorphes et anthropomorphes, existaient bien à la période carolingienne. D’autre part les motifs à entrelacs carolingiens sont utilisés généralement dans l’espace liturgique, donc concernent chancel, ambon, autel, ciborium. Si ces motifs ont perduré après la fin du xe - début du xie siècle, durant la période romane, ils se sont alors « exportés » sur d’autres parties des édifices : chapiteaux de l’église ou du cloître, tympans, autour des fenêtres, décors extérieurs23. Je pense qu’on ne peut affirmer absolument que les plaques et le claveau de l’ange retrouvé précédemment appartiennent au même édifice roman, même dans l’éventualité où la pierre se trouve être de même nature.
Je rappelle qu’en ce qui concerne Bourg-Saint-Andéol, dans l’église Saint-Étienne et Saint-Jean, devenue Saint- Andéol à la suite du dépôt des reliques du saint en 858,

1) la pierre tombale de l’évèque Bernouin est bien d’époque carolingienne.

2) Le sarcophage antique, sépulture d’un enfant, dans lequel ont été placées les reliques de saint Andéol par l’évèque Bernouin, possède une face chrétienne, dont le décor semble être du ixe siècle. Mais il s’avère qu’il s’agirait en fait d’une oeuvre romane commandée au début du xiie siècle par l’évêque Léger, lors du transfert du tombeau dans la nouvelle église qui a succédé à l’édifice du ixe siècle24.

Les conclusions à tirer de tous ces éléments pour les datations :

- chaque monument est spécifique et composite

- en l’absence de textes (presque inexistants), la seule possibilité d’analyse dont nous disposions est la comparaison, surtout en ce qui concerne les motifs. Les matériaux, les implantations, les sépultures, etc. permettent cependant d’apporter plus de précisions.

- les édifices religieux, de la fin de l’antiquité tardive au début de l’art roman, ont disparu presque totalement, non seulement en raison de l’occupation humaine (destruction partielle ou totale pour extension, reconstruction, pillage des pierres, cultures, etc.), des conflits, des manifestations de la nature (séismes), mais ce qui est plus regrettable, en raison de fouilles intempestives ou mal encadrées menées durant les deux derniers siècles où l’on cherchait des ruines antiques, très à la mode, et pour parvenir à ce niveau les éléments du haut Moyen-Âge, mal connus et identifiés, ont été souvent détruits de façon irréversible. Une autre cause est l’indifférence ou la méconnaissance de la valeur archéologique des édifices : à Goudargues, dans le Gard, les ruines mérovingiennes de la chapelle Saint-Michelet sont englouties sous la végétation et ne pourront être sauvées.

Dans quelques cas, des vestiges et des fragments remployés du haut Moyen-Âge ont pu être datés de façon fiable (surtout en Italie) et peuvent servir « d’étalon » de comparaison, mais cela reste aléatoire. Il me parait très difficile, dans la majorité des cas, de dater en toute bonne foi de façon précise les pierres sculptées de cette période. Le mobilier lapidaire mérovingien est très rare et difficile à dater par rapport au carolingien25. Si l’on retrouve, comme je l’ai indiqué plus haut, un nombre assez peu important de catégories de motifs connus, il est bien entendu qu’ils se sont répandus sur des décennies voire des siècles. Il est impossible de délimiter exactement les périodes auxquelles ils appartiennent car des influences perdurent26. Et suivant la situation géographique des lieux, les courants de pénétration sont plus tardifs (dans les montagnes sud alpines le roman perdure au xive et xve siècles et le gothique est pratiquement inexistant).
Il y a aussi le problème des « faux remplois » qui pourraient faire l’objet de toute une étude. En Ardèche, le doute plane sur certains remplois à Ruoms mais aussi à Larnas, où une pierre très visible et très connue, située dans la nef, en même calcaire que celui de l’édifice, comporte un quatre feuilles dessiné de façon incorrecte ou maladroite, composé d’un ruban à trois brins lié à un cercle monobrin, traité en semi-méplat. Il faut espérer que d’autres découvertes se produiront comme celle de Grospierres, ou encore, la localisation précise de pierres connues par les textes mais remployées de façon invisible dans des constructions modernes supposées les abriter. C’est le cas de la sculpture « Adam », pendant de la bien connue « Ève » d’Autun27, qui n’a pu être retrouvée avant le décès du chanoine Grivot qui avait tant espéré voir cette découverte avant la fin de sa vie. Cette vie qu'il a en grande partie consacrée à l’étude de l’art roman bourguignon.
Les recherches ultérieures sur Grospierres nous apporteront, nous l’espérons, un nouvel éclairage sur l’église romane et celle qui l’a peut-être précédée. Affaire à suivre…

En conclusion, le Vivarais est une région riche en pierres sculptées médiévales28 et surtout, non seulement rassemble une grande diversité de motifs, mais dans l’état actuel de mes connaissances, possède deux motifs qui lui sont propres dans le sud-est de la France : le cercle avec perles ovales et le paon.

Christiane Bernard

Notes