retour accueil

Naissance et développement d'une communauté d'habitants
à travers son patrimoine religieux : SAINT-MONTAN
Deuxième partie*

Église San Samonta, le second prieuré et l'édifice des Pénitents blancs, l'église Sainte-Marie-Madeleine

San Samonta : le site et l'ermite Montanus

Le site de San Samonta

Le site de San Samonta

À l’ouest du village actuel se trouve une gorge sauvage avec la présence de sources : un endroit idéal pour un anachorète ou solitaire. La tradition veut qu’au Ve siècle, un pieux personnage nommé Montanus se soit retiré en ces lieux dans la prière et la contemplation ; il serait venu du nord de la Gaule après avoir prédit la naissance de Remi, futur évêque de Reims.
En Gaule, la première vague importante d’érémitisme eut lieu aux IVe et Ve siècles ; ces ermites cultivés, issus de familles nobles, fuyaient un monde corrompu pour suivre la trace des« Pères du désert ». Les distances n’étaient pas un obstacle et beaucoup de ces pieux personnages venaient de la Gaule du nord, fuyant ou accompagnant les invasions ; citons en exemples saint Salvien de Marseille originaire de Trèves, saint Cassien fondateur de l’abbaye Saint-Victor de Marseille et saint Honorat fondateur du monastère de Lérins.
Toujours d’après la tradition, Montanus, après être resté quelques années en ce lieu, aurait rejoint La Fère en Picardie où il mourut. Y a-t-il eu plusieurs Montan ou bien les pieux personnages de Picardie, de la région rémoise et du Vivarais sont-ils une seule et même personne ? La question n’est toujours pas résolue ; sans preuve incontestable d’une même identité entre le prophète annonciateur de la naissance du futur évêque de Reims et l’ermite du Vivarais, quelques éléments sont à prendre en considération : la rareté du nom de Montan (rappelons que c’est la seule commune de France à porter ce nom), la proximité du village de Saint-Remèze, nommé ainsi en raison de la présence de Montanus dans son voisinage et de la visite que lui aurait rendu saint Remi (reconnaissance de l’église de Saint-Remèze, propriété de l’évêché de Viviers, dans une charte de Charles le Chauve datée de 877), le sanctuaire et son importance avec la naissance du village et le pèlerinage qui y sont rattachés.

Saint Montan - gravure ancienne

Saint-Montan terre d’ermites

Montan ne fut pas le seul ermite à venir se retirer et prier sur ce petit territoire ; au xviie siècle, le frère Jean Bruzeau, originaire de Tours, fonda une petite communauté d’ermites sur la montagne de Brieux (aujourd’hui appelée l’ermitage, propriété privée) qui perdura jusqu’à la Révolution ; la communauté compta jusqu’à 21 ermites. Au milieu du xixe siècle, trois ermites logèrent dans le passage situé entre les deux édifices de San Samonta, assurant le service religieux ; en 1841, ils participèrent à l’érection d’un chemin de croix.

Les micro-toponymes du lieu et San Samonta

La grotte du saint, appelée la Sainte Baume, est située dans la falaise. Dans le bas, le ruisseau du Val Chaud (du latin vallis calida) est également appelé ruisseau de la Sainte-Baume ; l’endroit où sont les constructions se nomme San Samonta. Le toponyme San Samonta provient de l’occitan (dialecte local) et signifie textuellement : « le saint de Saint-Montan » ; Samonta est la contraction de San-Montan (le n s’effaçant devant le m). Les habitants ont toujours fait la différence entre le village (Samonta) et le lieu de vie du saint ermite (lou san) ; ils ont fait de cet endroit leur premier lieu de culte. L’augmentation de la population et la structuration du village ont contribué à faire d’un simple sanctuaire, par constructions successives, le bel édifice roman que nous pouvons admirer encore aujourd’hui, l’église de San Samonta.

�glise San Samonta

L’église1

Nous sommes en présence d'un édifice au plan complexe, du fait de la succession de plusieurs campagnes de construction et peut-être de changements de projets.

La partie la plus ancienne date très probablement du xie siècle ; c'est une petite chapelle orientée formée d'une très courte nef d'une seule travée voûtée en berceau, terminée par une abside semi-circulaire couverte d'un cul-de-four. Elle était dédiée à saint Jean-Baptiste.

San Samonta- Plan de l'église

Plan de l'église (R. Saint-Jean, Vivarais roman)

San Samonta- Façade méridionale

Façade méridionale

Au nord de ce premier édifice, on en a ajouté au xiie siècle un second formé également d'une nef unique orientée, mais de dimensions plus importantes. Ces deux constructions parallèles ne sont pas jointives, mais séparées de quelques mètres et reliées par un court espace rectangulaire.

marque de tâcheron
cadran solaire de chantier

Cadran solaire de chantier

On remarque les imposants contreforts qui épaulent le mur méridional de cette deuxième nef, ainsi que la trace de l'ancienne porte, remplacée dès la deuxième partie du xiie siècle par une entrée plus monumentale formée d'un élégant portail protégé par un porche. L'arc de ce portail, orné d'une rangée de billettes, s'appuie sur deux pilastres profondément cannelés dont les tailloirs portent un rinceau de palmettes à gauche, des perles et des oves à droite. Le porche est voûté en berceau, disposition unique dans la région ; à côté de son entrée dont l'arc en plein cintre s'orne d'une double voussure, s'ouvre une petite baie romane. Au-dessous, on voit, en remploi, deux cadrans solaires de chantier.


San Samonta - Portail

Le portail

San Samonta - Porche voûté

Le porche voûté en berceau

Comme la chapelle primitive, ainsi d'ailleurs que l'espace intermédiaire, la grande nef est voûtée en berceau ; longue de trois travées séparées par des arcs doubleaux, elle se termine à l'est par un mur plat, sans abside, disposition très rare, certainement dictée ici par l'exiguïté du site.
Celle-ci explique aussi, en partie du moins, la complexité et la dissymétrie de l'architecture intérieure de cet édifice, mais on peut penser qu'il y eut aussi des hésitations et des repentirs dans la tenue du chantier. En effet, les murs nord et sud présentent une structure très différente, de même d'ailleurs que les pignons est et ouest. Au nord, de très profonds arcs de décharge établis dans l'épaisseur du mur reposent sur de massifs piliers rectangulaires qui jouent le rôle de contreforts intérieurs, remplaçant les soutènements extérieurs que l'on n'a pas pu élever du fait de la proximité du rocher. Il faut aussi remarquer que la structure de ce mur n'est pas la même pour les trois travées, avec un arc de décharge unique pour les deuxième et troisième travées, tandis que le mur de la première travée est divisé en deux par un pilastre carré qui reçoit les retombées de deux arcs.

San Samonta- Intérieur

La grande nef - Vue du chevet et du mur méridional

San Samonta- Intérieur

La grande nef - Vue du mur nord

Le mur sud qui a pu être pourvu de contreforts extérieurs présente une structure beaucoup plus légère, élégante et originale, formée d'arcs de décharge jumelés surmontés d'arcatures triples prenant appui sur des consoles moulurées.
Le mur du chevet est traité de manière très classique, avec un unique arc de décharge, mais à l'opposé le pignon occidental présente deux arcs de décharge inégaux retombant sur un volumineux pilier à triple ressaut dont on ne s'explique pas le rôle.
On remarquera la sobriété de cette architecture qui ne comporte aucune sculpture, à l'exception d'un décor de palmettes sur les impostes de l'arc d'entrée de l'espace intermédiaire.
Sur la façade occidentale, attenant à l’église, se trouvait le prieuré primitif dont il reste encore les traces du niveau de sol de deux portes et du départ de la toiture en lauzes de pays.

San Samonta- Intérieur chapelle primitive

Intérieur de la chapelle primitive

San Samonta- épitaphe

Épitaphe sous le porche

Trois inscriptions dignes d’intérêt sont gravées dans la pierre. La première, sous le porche, est une épitaphe2 datée du xiie siècle en l’honneur d’une Guillemette qui pourrait bien être la donatrice du porche ou de la partie la plus récente ; les deux autres sont dans le passage, la première concerne une donation d’une maison en 1273 et la seconde fait référence à la destruction partielle de l’église Sainte-Marie-Madeleine par la main des hérétiques sacramentaires en l’an 1568.
À noter encore, à l’intérieur, sur la paroi de la grande nef, côté levant, l’inscription « montanus » et, face au porche d’entrée, les traces d’un autel à saint Sébastien et saint Roch, vœu des habitants en 1630, conséquence de l’épidémie de peste qui avait miraculeusement épargné Saint-Montan.

Le second prieuré et l’édifice des Pénitents blancs

Avant de pénétrer dans le bourg castral, en contrebas de l’église, se trouve un lieu de culte aménagé dans le rocher, en bordure d’une source : c’est la grotte de Lourdes qui rappelle « si bien celle de Massabielle », œuvre du curé Marqueyrol en 1905, destinée à éviter aux paroissiens le long et coûteux pèlerinage à Lourdes.
Dès la porte féodale franchie, appuyée au rempart, se situait la maison claustrale qui fut la seconde habitation des desservants ; ces derniers relevaient du clergé régulier de l’ordre de Saint-Ruf, justifiant le nom de maison claustrale ou « clastre ». Elle fut détruite pendant les guerres de Religion, les consuls déclarant en 1623 qu’elle est en totale ruine ; jamais reconstruite, il n’en reste aujourd’hui que l’emplacement.
En suivant cette « rue de clastre » nous arrivons devant un édifice sans toiture où ne subsistent que trois pans de murs dans lesquels ont disparu toutes les pierres d’encadrement des ouvertures ; entre 1610 et 1615, l’édifice a été transformé en chapelle par la confrérie des Pénitents blancs de Saint-Montan qui venait d’être fondée. En 1621, une cloche est fondue sur place avant d’être installée dans le clocher3.
Grâce aux statuts de la confrérie et aux registres de ses réunions4 tenus jusqu’à la Révolution, beaucoup d’informations sont fournies sur la chapelle et la vie de la confrérie (membres actifs, offices religieux, processions, etc.).

édifice des Pénitents blancs et donjon

Édifice des Pénitents blancs et donjon

Saint-Montan, au xviie siècle, a connu un dynamisme religieux catholique sans précédent ; pas moins de quatre confréries furent fondées : celles du Saint-Sacrement, de Saint-Blaise, de Saint-Fortunat s’ajoutant à celle des Pénitents blancs. La population majoritairement catholique (un peu moins de mille habitants), repliée sur elle-même, vivait au rythme des offices, des fêtes et des processions.
Pendant la Révolution de 1789, tous les cultes et les confréries furent supprimés dont celle des Pénitents blancs ; la chapelle, non déclarée bien national, fut reprise par les consuls qui y organisèrent les élections municipales (élection de Jean-Louis Devez, premier maire en février 1790) ; par la suite, les Pénitents blancs s’installeront dans l’église Sainte-Marie-Madeleine. Il semble bien que cet édifice fut toujours propriété communale car, avant de devenir « chapelle » des Pénitents blancs, il servait de maison commune (compoix de 1594 aux archives de l’Ardèche) ; au xixe siècle, abandonné, il tomba peu à peu en ruine mais il reste, depuis ce temps-là et encore aujourd’hui, propriété de la commune.
Une restauration dans le respect de l’édifice et du site, sous l’autorité de l’architecte des Bâtiments de France, devrait commencer prochainement, suite à une convention établie entre l’association des Amis de Saint-Montan et la mairie.

L’église Sainte-Marie-Madeleine

Cette grande église, au cœur du village, date du xixe siècle (travaux de 1856 à 1858, inaugurée en 1865 en présence de Mgr Delcuzy, évêque de Viviers) et succède à une première église romane construite sur le même emplacement.
L’église romane a toujours été considérée comme la seconde église paroissiale après celle de San Samonta ; en 1171, une donation de l’église Saint-Montan avec la chapelle Sainte-Marie du château est faite par l’évêque de Viviers en faveur du prieur de Saint-Médard (diocèse de Die). Il est probable que cette chapelle soit devenue l’église paroissiale au vocable de Sainte-Marie-Madeleine – c’est l’avis de Pierre-Yves Laffont5 – pour laquelle son existence est attestée en 1250 par un acte notarié important signé dans l’église Sainte-Marie-Madeleine au château de Saint-Montan entre dame Vierne de Balazuc, son fils Guillaume et les consuls de Saint-Marcel-d’Ardèche.
Elle fut en grande partie reconstruite après 1568 (une pierre gravée à San Samonta témoigne des dégâts causés par les guerres de Religion) mais son état s’est dégradé au fil du temps, si bien qu'en 1854 l’architecte Baussan la qualifie de toute délabrée et propose sa reconstruction.

Le village de Saint-Montan avec, en bas à droite, l'église Sainte-Marie-Madeleine

Le village de Saint-Montan avec, en bas à droite, l'église Sainte-Marie-Madeleine

L’église actuelle

Sa construction, comme bien d’autres en Ardèche, date du milieu du xixe siècle, au moment de la forte croissance démographique. La précédente ne pouvait plus réunir tous les fidèles, celle-ci peut en accueillir entre 680 et 700 au lieu de 400.
Nos connaissances sur le bâtiment s’appuient sur le dossier de l’architecte conservé aux Archives Départementales à Privas. Il s’agit de l’architecte bourguésan Auguste Siméon Baussan, fils de Jean-Pierre et père de Joseph, né en 1833 et décédé en 1908. Au moment où il dresse les plans en 1854, il est très jeune, 21 ans ! Il s’agit donc d’une de ses premières œuvres après sa formation à l’École Nationale des Beaux Arts de Paris. Par la suite, architecte diocésain, il construira d’autres édifices religieux comme l’église du Teil centre, la chapelle du Sacré-Cœur de Privas, le couvent des Récollets de Bourg-Saint-Andéol, aujourd’hui la Cascade. Il dirigea aussi le chantier de l’église Saint-Thomas de Privas. Ici, il ne semble pas l’avoir suivi entièrement, on voit intervenir un autre architecte, prêtre, l’abbé Treillat. Ce sont deux maçons bourguésans, Guilhermon et Jauras qui construisirent le bâtiment.
L’architecte a dû s’adapter au manque d’argent de la communauté de Saint-Montan. Le financement a été difficile, provenant de la Fabrique, de la souscription de 23 familles et d’un don important du curé. Comme ce n’était pas suffisant, un secours du gouvernement a été nécessaire et il a fallu aussi que la commune organise une coupe exceptionnelle de bois. Afin de limiter la dépense, les habitants ont réalisé eux-mêmes le début du chantier : destruction de l’église précédente, enlèvement des déblais et creusement des fondations. On a, bien sûr, réutilisé les matériaux récupérés. Baussan a choisi le style néo-roman parce qu’il estimait que l’édifice antérieur datait des xe et xie siècles. Le nouveau bâtiment présente un plan classique avec une nef centrale, deux nefs latérales et un chœur à chevet plat en raison de l’exigüité du terrain. La forme du voûtement est originale, il s’agit d’une voûte sphérique en pendentif sur plan carré au-dessus de chaque travée. Auguste Siméon Baussan s’en justifie ainsi : « Nous (l’) avons adopté comme étant plus solide, agissant avec la moindre poussée et étant le mieux en harmonie au style d’architecture romano-byzantine de notre projet tant pour la beauté que pour mille autres avantages. »
Les voûtes sont en briques et mortier fin ainsi que les arcs doubleaux. Les arcs reposent sur des piliers massifs circulaires ou carrés et surmontés d’imposants chapiteaux. Les pierres de taille proviennent des carrières de Saint- Montan et les pierres sculptées de celles de Sainte-Juste à Saint-Restitut. Aujourd’hui, l’église est éclairée par des vitraux qui semblent du xixe siècle, mais postérieurs au chantier de construction sans que l’on dispose d’information à leur sujet.

Pour conclure

Saint-Montan recèle un patrimoine religieux important pour une petite commune rurale (1 000 habitants en 1791), riche de ses deux paroisses, deux prieurés, un édifice pour les Pénitents blancs et pas moins de trois églises ; là se retrouvent l’histoire de sa population et ses racines : un patrimoine à préserver et à faire connaître.

Notes

Alain Fambon, ainsi que :
- Paul Bousquet pour la description de l'église San Samonta         
- Marie-Solange Serre pour celle de l'église Sainte-Marie-Madeleine